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Cette fois, Robert se souvient de ce qu'il devait répéter à. son père. « Père, il faut remonter. Tu sais que l'on attend les Lucas. Mais il faut absolument changer le manchon à gaz, si l'on veut dîner dans la salle à manger. »
Edmond Bergheim se lève en soupirant : « Monsieur Dupuy (c'est le nom du bijoutier) payez donc les consommations, puisque nous avons perdu. Je vous rembourserai. »
Sans répondre aux reproches de sa femme qui l'attend depuis une heure avec impatience, Edmond a enlevé son veston. Il regarde dans la salle à manger la lourde suspension dont le socle portant un brûleur peut descendre jusqu'à la table. On enlève le vieux manchon déchiré, dont le sommet s'effondre. Papa Bergheim a tiré d'une boîte, un manchon neuf tout blanc, soutenu par un fil de fer vertical.
L'opération est très délicate. Composé d'un treillage très léger, le manchon est très fragile. Il suffit d'un souffle pour que toute l'armature s'envole, comme poussière légère. Le silence complet est exigé de l'assistance, comme au cirque pendant un exercice périlleux. Edmond Bergheim retient sa respiration et par des petits gestes menus, place le manchon sur son socle, en enfilant le fil de fer dans un trou.
Maintenant sans trop le remuer, il faut le brûler. Ensuite la chaleur dégagée portera à l'incandescence les oxydes de métaux rares composant le treillage. Une flamme entoure encore le manchon. C'est la dernière visible. Ensuite c'est le manchon qui entourera la flamme que l'on ne verra plus. Dès que cette combustion est achevée, on ouvre le robinet à gaz et l'on place une allumette sous le manchon, au niveau du brûleur. Et c'est alors qu'une lumière blanche, pure, éclaire complètement la salle à manger, ne laissant aucun coin d'ombre.
Edmond satisfait, redescend de la chaise sur laquelle il est monté, remet son veston et regarde toute sa famille illuminée : « Quel progrès sur les lampes d'autrefois. Avec l'électricité, c'est peut-être plus pratique pour l'allumage, mais je ne crois pas que l'on puisse obtenir tant de clarté. »
Robert a enfin obtenu l'autorisation de se promener, sous la direction d'André, du côté de l'Exposition universelle. Mais ce ne sont pas les monuments en carton-pâte : les pavillons français et étrangers qui attirent nos deux amis. Ce sont deux attractions exceptionnelles. D'abord la Grande roue. Mais ils sont déçus par la lenteur de l'immense roue de bicyclette. Indisposés aussi par son public provincial, endimanché, composé de familles entières ; les parents et les enfants serrés dans leurs vêtements : redingote d'un noir passé, chapeau de paille noire, gros souliers à tiges, parapluie intempestif du père, jupe large, noire, corsage à fleurs, ombrelle de la mère, bas blancs en coton de la fille, blouse boutonnée jusqu'au col du fils... tous paralysés par la chaleur, la surprise et la crainte.
Le trottoir roulant au contraire les attire. Il va du Champ-de-Mars aux Invalides, le long de l'avenue de la Motte-Picquet par trois pistes dont la vitesse croît avec la hauteur : la première presque immobile, la seconde d'une vitesse moyenne, la troisième s'élevant à la hauteur du premier étage des maisons, beaucoup plus rapide. Les éclopés, les vieux, les bonnes d'enfants restent prudemment sur la première. Intrépides nos deux amis s'élancent sur la troisième, s'amusant des gens qui se cramponnent aux barricades, des dames, empêtrées dans leurs longues robes qui trébuchent et tombent souvent. C'est un public jeune, gouaiIIeur, chantant, hurlant qui se presse sur la piste supérieure, couvrant de ses clameurs le bruit assourdissant des ferrailles et riant fort des secousses désagréables qui jettent les voyageurs les uns sur les autres. La plupart des fenêtres du premier étage sont fermées et de lourdes tentures protègent souvent l'intimité des locataires. Quelques « loustics » insultent grossièrement les habitants qui montrent parfois un visage courroucé. Alors, aux cris railleurs et aux injures succèdent les projectiles, cacahuètes, noyaux de cerises, pommes pourries... et même petits cailloux qui frappent les vitres ou criblent les parquets.
En quarante minutes, le parcours est achevé. André et Robert y retournent plusieurs fois, dépensant les sous accordés par leurs parents pour qu'ils visitent les pavillons « instructifs ».
Tous les soirs, maman, Robert et Suzanne réclamaient la visite à l'Exposition, ouverte depuis le 14 avril 1900. Papa résiste. Il craint la foule, les longues marches à pied, la chaleur. En juin, la canicule et la sécheresse obligent à rationner la consommation d'eau.
Il faut tout de même se décider. Un Parisien qui n'aurait pas vu l'Exposition du siècle serait déshonoré. Il faut s'habiller, comme pour un mariage ou un enterrement. On sort de la grande armoire des vêtements soigneusement pliés depuis la dernière cérémonie à laquelle la famille assista. Maman s'en souvient avec terreur. Ce jour-là, au gymnase Japy, rempli par les familles des enfants de l'arrondissement, le Président de la République, Félix Faure, présidait une distribution de récompenses scolaires. Suzanne, encore toute petite, avait été choisie par sa maîtresse pour porter un bouquet au Chef de l'Etat. Elle en fut récompensée par un baiser présidentiel. Maman, tout fière, disait en riant à sa voisine : « Je ne vais plus oser lui laver la figure. » Mais papa ne riait pas. Démocrate, il n'aimait guère Félix Faure qui se prenait trop pour un aristocrate. Furieux de ne pas avoir été consulté, il ne cessa pas, pendant toute la cérémonie de lancer à haute voix sur le Président des appréciations désagréables malgré les « chut » lancés alentour, et la terreur de Maman voyant déjà son époux empoigné par les gardes républicains alignés devant l'estrade.
On ne craint pas de tels incidents aujourd'hui. D'abord on ne rencontrera certainement pas le Président de la République. Et celui-ci, depuis la mort de Félix Faure, c'est un bon grand-père, Emile Loubet, petit vieillard à barbiche blanche, simple et familier, un vrai républicain, débonnaire et pacifique.
Maman, qui a gardé une taille fine, porte un tailleur gris clair, dont la jupe touche les chevilles et ne traîne pas sur le sol. Elle enfile de longs gants à dix boutons après avoir fixé sur son chignon bas, un chapeau rond à cerises dans lequel elle enfonce des épingles aux pointes menaçantes, sous lequel elle fixe une voilette légèrement bleutée nouée à son cou. Elle porte un réticule et une ombrelle.
Papa a mis sa jaquette sur un gilet clair où brille sa longue chaîne de montre. Il lui a fallu ajuster son faux-col, ce qui provoque toujours quelque accès de fureur, car le bouton glisse mal dans les trois boutonnières : celle de la chemise et les deux du col. Et il faut encore attacher le petit nœud de cravate. Le cou assez gras semble enfler sous les doigts boudinés. Papa sort de l'armoire le petit canotier de paille jaune des dimanches d'été, et la canne à pommeau d'argent.
Suzanne porte une robe avec collerette blanche, ceinture jaune serrée à la taille, bas de coton gris et hautes bottines et un grand chapeau qu'un cordon noir rattache au cou. Robert doit garder sa casquette de Turgotin, dont les galons dorés se verront de loin sage précaution, car il n'aime guère rester près des jupons maternels et du pli du pantalon paternel.
La famille descend ses quatre étages. Papa fait sonner sa canne sur chaque marche. Maman s'appuie à la rampe de sa main gauche tandis que dans sa droite elle tient l'ombrelle et le réticule... et soulève légèrement sa jupe afin de ne pas en salir le bas, sur l'escalier d'une propreté doùteuse. Robert, à califourchon sur la rampe glisse rapidement jusqu'en bas. Suzanne saute deux marches à la fois. Tous deux sont arrivés bien avant leurs parents. Mais ils n'évitent pas la concierge qui sort de sa loge, dont la porte s'ouvre sur la cage de l'escalier, pour apostropher les deux enfants, «... peuvent pas descendre comme tout le monde ». Elle rentre chez elle en haussant les épaules, lorsque papa et maman passent, raidis dans leur dignité du dimanche.
Dans la rue, la voix paternelle lance : « Restez près de nous ou nous rentrons. » Ils descendent la rue Oberkampf jusqu'au terminus de l'omnibus « Filles du Calvaire-Les Ternes ». Robert et Suzanne regardent la façade du Cirque d'Hiver devant laquelle une longue file de gens attendent l'ouverture des portes. Mais ils auront bien l'occasion de retourner au cirque… tandis que l'Exposition du siècle finira dans quelques semaines.
Pas question de grimper à l'impériale : c'est trop salissant. Robert proteste et boude. Mais il lui faut bien s'aligner aux côtés de ses parents et de sa sœur sur la banquette intérieure, latérale, où l'on tourne le dos à la vitre, en regardant les voyageurs assis sur la banquette parallèle. Le chemin est long et les boulevards assez encombrés. Lorsqu'on passe rue du Faubourg-Saint-Honoré, un vieux monsieur à guêtres blanches et chapeau haut de forme lève la tête et dit à sa compagne : le Président est là. Robert et Suzanne se retournent. Les chevaux trottent doucement, ils peuvent apercevoir la façade du palais de l'Elysée devant laquelle un garde républicain, le dos contre sa guérite, se tient aussi figé que le zouave du pont de l'Alma. Papa leur montre dans la cour intérieure le bâtiment central sur lequel flotte un drapeau tricolore. « Lorsque Loubet n'est pas chez lui, il n'y a pas de drapeau. »
La petite famille, descendue de l'omnibus, avance par l'avenue de Marigny puis l'avenue des Champs-Elysées, jusqu'à la place de la Concorde. Là se dresse la porte monumentale de l'Exposition, tellement écrasante que les gens hésitent à s'engager sous la triple arche en staff surmontée d'une sphère dorée. Tout en haut une statue de femme semble se tenir en équilibre sur ce globe. Il faut lever la tête pour reconnaître une Parisienne, haute de huit mètres, dont la robe de bronze semble flotter au vent, dont les bras tendus en arrière élargissent l'orgueilleuse poitrine. Pour l'identifier, son chignon porte la nef de la Ville de Paris et sa devise : Fluctuat nec mergitur.
Il y a tant à voir et l'on voudrait tout voir. On traîne sur les petits cailloux de toutes les avenues et allées. Les pieds, les yeux et les oreilles sont fatigués, dès les premières démarches. On finit par avancer machinalement, ramassant sur les souliers et les habits la poussière de ce jour d'été, qu'une sueur abondante sous le lourd équipement des dimanches colle littéralement sur tout le corps.
Papa Bergheim, cependant, malgré sa fatigue, malgré sa répugnance pour la marche à pied, veut prouver courageusement à ses enfants qu'on n'a pas le droit de négliger cette occasion de s'instruire. Il n'est guère resté à l'école, après avoir appris à lire et à écrire. Mais maintenant, il souffre de n'avoir pas étudié et il cherche à fréquenter des hommes savants et cultivés et aussi à lire des ouvrages qui ne soient pas des romans. Et voilà que sous leurs yeux, du pont de l'Alma à la place de la Concorde, du palais du Trocadéro à l'Ecole militaire, sur le Champ de Mars, à l'ombre de la tour Eiffel, c'est une immense bibliothèque qui offre à leur curiosité des leçons dignes des plus grandes écoles.
Des leçons de géographie : voici le long de la Seine :
le pavillon de la Suède aux clochetons d'un marron brillant,
celui de l'Italie dont le dôme copie celui de Milan,
celui des Etats-Unis où tout est pratique et confortable, aménagé pour la réception des touristes,
une mosquée turque,
le pavillon romantique de l'Allemagne qui témoigne des derniers progrès de l'industrie d'outre-Rhin et où l'on apprend le nom d'un grand fabricant de canons : Krupp,
le pavillon russe où l'on voit des images du Kremlin, du Transsibérien, à côté de celles d'églises à bulbes d'or, et des fourrures, des houppelandes, des pelisses, venues de tous ces peuples de la lointaine et froide Sibérie, dont les noms barbares : Bachkirs, Tadjiks, Kirghîz, Toungouzes, Turcomans, Samoyèdes... prouvent l'immensité de l'empire du tsar de toutes les Russies.. Les petits bourgeois de Paris et de province s'extasient devant la puissance de cet allié de la France en l'honneur de qui on vient de terminer le pont métallique : Alexandre III. Papa Bergheim, lui, pense aux véritables amis de la France républicaine, ces ennemis de l'absolutisme tsariste, des intellectuels nobles et courageux, déportés en Sibérie ou proscrits, réfugiés dans les pays libres : en Suisse, en France, en Angleterre, aux Etats-Unis... Comme il le dit tout haut en passant devant le pavillon, un monsieur élégant qui l'entend, s'éloigne en haussant les épaules : « Là-bas, ce n'est pas le désordre comme chez nous. Ils ont la chance d'avoir un tsar à qui tout le monde obéit. » Un autre surenchérit : « C'est une bénédiction, cette alliance. Si l'Allemagne voulait nous attaquer, le colosse russe l'écraserait... »
Il y a aussi les pavillons des provinces françaises, des colonies françaises.. .
Des leçons d'histoire. Tout le long du cours la Reine s'allonge une reconstitution du vieux Paris, avec ses tavernes, ses échauguettes, ses pignons, ses fenêtres à meneaux... et au bout la Cour des Miracles, telle que Victor Hugo l'a décrite dans Notre-Dame de Paris.
Des leçons de sciences. Au Champ de Mars, sur la droite, lorsqu'on a passé sur la Seine par le pont d'Iéna, un pavillon assez banal porte : Enseignement, Lettres et Sciences. Papa y entraîne toute la famille, malgré la moue de la maman, la grimace de Suzanne, les grognements de Robert. C'est avec le respect d'un croyant pénétrant dans une église que M. Bergheim passe dans les salles consacrées aux réalisations scolaires de la IIIe République, depuis les grandes écoles professionnelles jusqu'aux écoles maternelles (que maman appelle encore asiles).
Robert et Suzanne n'ont guère séjourné dans celle de l'avenue Parmentier, car le contact avec les bambins des taudis, encore nombreux dans les quartiers Folie-Méricourt et Saint-Ambroise, leur faisait rapporter de vilains mots, de vilaines manières et aussi de tout petits habitants perdus dans les épaisses chevelures. Au palais de l'Optique de petites salles portent les noms de
savants célèbres :
salle Pasteur avec des photos de microbes très grossis,
salle Cuvier avec des tableaux sur la formation de la terre,
salle Roentgen, avec des applications des rayons X...
« Qu'est-ce que c'est, que ces rayons X ? demande maman C'est un truc qui fait voir les os sous la peau..., répond Robert. Mais alors, cela brûle la peau... Non, précise papa, ton corps est traversé par les rayons X, comme il le serait par les rayons du soleil. Et le médecin peut voir tous tes organes et ton squelette... » Maman n'est est pas charmée. C'est déjà assez humiliant de se déshabiller devant son docteur. Si maintenant on peut être écorché par son regard !
Mais surtout, il y a une véritable féerie commandée par la reine de l'Exposition ! l'Electricité, présente partout, actionnant le chemin de fer électrique et le trottoir roulant électrique. Il y a déjà des tramways électriques et bientôt circulera sous Paris, le Métropolitain électrique. Et dans le palais consacré à cette reine, on peut contempler deux grands tableaux de distribution d'où partent les lignes d'un réseau compliqué atteignant plus de 40 km de longueur, joignant le poste central à toutes les parties de l'exposition.
Le long d'une balustrade, deux ou trois hommes se déplacent devant des espèces de placards métalliques, tournant parfois de petites roues accrochées aux parois. Ils ne regardent guère le public, et ne se laissent distraire par aucun spectacle. Tout dépend de leur vigilance. Ils distribuent la force et la lumière, sans que l'on puisse apprécier leur musculature, sans utiliser les allumettes et les torches en papier avec lesquelles on allume les lampes et les becs de gaz dans le logement familial. Et l'on peut observer, sans comprendre, de petits moteurs électriques (déjà utilisés, dans l'industrie), des appareils de radioscopie, de télégraphie et de téléphonie... Dans d'autres pavillons on a même entrevu de multiples lampes électriques et quelques réchauds électriques. Leur vertu magique ahurit maman qui a subi les reproches humiliants de sa mère lorsqu'on a substitué l'appareil à gaz, à la cuisinière à bois et charbon sur laquelle le pot-au-feu « mitonnait » pendant cinq à six heures.
Ainsi on actionne des machines, on lève et baisse d'énormes marteaux-pilons, on se déplace dans des véhicules légers, commodes et rapides, on voit les maisons avancer par l'illusion du trottoir mobile, on peut découvrir l'intérieur du corps humain, communiquer en quelques minutes par l'écrit ou la parole avec des correspondants situés à des centaines de kilomètres, on peut s'éclairer, se chauffer, cuisiner... grâce aux gestes menus et vifs de quelques sorciers modernes, tournant un volant, appuyant sur un bouton, abaissant un levier... La baguette magique des enchanteurs et des fées des vieux contes n'aurait jamais provoqué semblables prodiges.
Et comme, après un rapide casse-croûte dans un des nombreux petits cafés, la famille reposée, demeure, dans l'Exposition, au-delà de l'heure tardive du coucher de soleil de juin, alors que le soir avance lentement de la Concorde au Champ de Mars, brusquement, d'un seul coup, ils sont éblouis par une illumination générale. Devant eux, le palais de l'électricité, d'un blanc laiteux, s'enflamme comme un bouquet de feu d'artifice, grâce à 6 000 lampes bleues, blanches et rouges qui s'allument toutes en même temps. Une longue torche effilée, toute jaune, atteint le ciel dont les étoiles ne se voient plus. La tour Eiffel affirme ainsi sa présence, signalant Paris au monde entier. Et la lumière danse encore dans les jets d'eau, tandis que des projecteurs, placés au sol, serrant tous les pavillons dans leurs cônes semblent soulever de terre toute une cité de rêve, suspendue miraculeusement dans l'air.
Evidemment, il a bien fallu que papa accepte de couper toutes ces leçons vivantes d'histoire, de géographie, de sciences, par des récréations... Fort nombreuses, les attractions de l'Exposition coûtent cher. Mais quoi ! C'est une journée exceptionnelle qui ne se renouvellera pas... avant l'An 2000… pour les petits-enfants et les arrière-petits-enfants de Robert et de Suzanne.
La foule se presse dans « le village suisse »... une reconstitution incomparable. En entrant, avenue de Suffren, on passe sous les tours de Berne... et à la sortie, avenue de la Motte-Piquet, sous la poterne du château féodal de Chilnaux. Et vraiment on s'offre ainsi un voyage économique dans un pays où l'on n'espère pas se rendre, pendant les vacances. La famille n'a guère dépassé la banlieue parisienne. Papa n'a pas les moyens de se mettre en congé. Maman reste à Paris, pour lui préparer ses repas. Et lorsque la grand-mère se charge des deux gosses, ils s'installent dans deux ou trois pièces d'un pavillon de Rosny ou Neuilly-Plaisance, que les parents peuvent atteindre le samedi ou le dimanche, portés par les « Nogentais » ces grands tramways jaunes à impériale qui partent de la place de la République ou de la porte de Vincennes.
On rêve donc de voyages impossibles : en regardant les chalets rustiques, une église dont la voûte de bois tailladé au fer rouge, laisse tomber ses grands toits presque au ras du sol; en admirant les sculpteurs sur bois, les dentellières, les tresseuses de paille, les fileuses de soie ; en goûtant le lait des vaches du Valais présentes dans une étable, ou le bon fromage de Gruyère présenté en disques énormes de 90 cm de diamètre et de 12 cm d'épaisseur « il n'y a pas de trous, comme dans celui que tu nous sers à table », dit Robert...
Dans le palais de l'Optique, on profite de « la lune à un mètre » et surtout on est saisi par des miroirs magiques qui allongent, étirent, raccourcissent ou grossissent le corps et les membres. Maman, mince et fine se voit transformée en « pot à tabac », à ventre lourd et jambes courtes et grasses. Papa, trapu et bedonnant ne se retrouve pas en cette longue silhouette maigre et décharnée dont le petit bouc triangulaire s'allonge en barbe rousse d'un christ effaré... Naturellement Robert et Suzanne ne s'arrêtent pas de regarder, avec de grands éclats de rires, les multiples garçons et filles qui naissent et s'agitent de leur seule présence devant les miroirs.
Il y a dans les salles supérieures, un panorama du tour du monde et des dioramas de New York ou de Saigon.
Mais au rez-de-chaussée, devant le spectateur, immobile sur le pont d'un vaisseau, se déroule une toile sans fin qui provoque la sensation inverse d'une découverte du paysage de la côte méditerranéenne d'un bateau qui vogue sur les flots.
On admire encore davantage le panorama transsibérien, où, devant le spectateur également immobile, mais dans un wagon cette fois, défilent à des vitesses différentes les choses que l'on pourrait voir de la portière d'un train ; les haies bordant la voie fuient avec la rapidité de la course, les sites lointains se dérobent à la vue beaucoup plus lentement.
Avec le « Maréorama », l'illusion est encore plus saisissante. Les plates-formes où se placent les spectateurs, figurant le pont d'un navire avec ses bastingages et sa mâture sont soutenues par une double suspension qui permet des oscillations de roulis et de tangage. Grâce à de grands soufflets, le vent mugit dans les voiles. De chaque côté de ce navire fictif, se développe le paysage : de Villefranche (en France) à Constantinople, avec des stations aux escales ordinaires.
On se paye ainsi, sans quitter Paris, un voyage merveilleux que l'on ne pourrait s'offrir réellement, car la dépense serait encore plus exorbitante que celle de vacances en Suisse. Papa, assis sur le pont, contemple, avec une parfaite attention, les toiles remarquablement peintes, s'enroulant sur des cylindres verticaux que soutiennent des flotteurs. Robert et Suzanne circulent d'une plate-forme à l'autre, avec de grands éclats de rire, en adaptant leur allure aux mouvements du navire qui les balancent et les secouent. Maman, assise, les yeux presque clos, se plaint du « mal de mer ». Décidément, l'illusion est parfaite.
Mais alors que la petite famille voudrait se reposer après tant d'émotions, M. Bergheim l'entraîne vers la porte située sur le pont des Invalides. Là se trouve la baraque du phonocinéma-théâtre. Sur l'affiche les noms d'artistes que papa aime d'une passion intense : Sarah Bernhardt, Coquelin, Reichenberg, de Féraudy... le chanteur Polin. Celui-ci, qui fut son camarade de régiment, chante, avec l'accent et l'allure d'un paysan grotesque sous l'uniforme, des refrains inspirés par toutes les petites misères et les pauvres plaisirs de la vie de caserne. Un képi informe posé de travers sur la tête, un mouchoir dont le coin sort de la poche achèvent le gros comique de sa tenue.
Ils paraissent tous sur un écran, tels qu'on les voit sur la scène du théâtre ou du café-concert : marcher, gesticuler, s'agiter. Miracle du cinéma. Mais on a voulu les faire parler ou chanter en même temps. Et cela grâce à un autre appareil : le phonographe où des rouleaux tournent sur un cylindre et émettent des paroles, fortement grossies par un pavillon servant de porte-voix. Voir et entendre, comme au théâtre et au concert. Malheureusement, ce qui importe ici pour que l'illusion soit parfaite, c'est ce que les savants appellent le synchronisme : c'est-à-dire que l'on entende les paroles en même temps que l'on voit les gens, leurs mouvements et attitudes. Hélas ! il y a presque toujours des rythmes différents.
On entend la dernière phrase ou le dernier vers. alors que l'image a déjà disparu. Mounet-Sully jouant Rodrigue dans le Cid, ouvre la bouche pour raconter le combat contre les Maures. On n'entend rien. Il se frappe le front. On entend :
Sous moi donc, cette troupe s'avance...
Et tandis qu'il semble compter avec sa main ouverte, le phonographe lui fait dire :
et porte sur le front, une mâle assurance...
Il n'y a pas de correspondance entre le mouvement de la bouche et le mot entendu.
On entend encore la chanson de Polin... alors que sur l'écran, muet, il passe sur sa bouche fermée le grand mouchoir à carreaux qu'il a tiré de sa poche... Cela ne fait même plus rire, car on est plus agacé qu'amusé...
Robert hausse les épaules, avec l'insolence d'un jeune homme qui ne se laisse pas abuser. Papa est plus indulgent. « Une bonne idée, mais ce n'est pas bien réglé. Les deux appareils ne fonctionnent pas en même temps. Ah ! si on pouvait enregister en même temps le son et la vision... Mais c'est impossible. On ne remplacera pas le théâtre. »