(3/6)
Suzanne écoute toujours avec respect la mère Suret qui d'ailleurs aime bien raconter des histoires... « Des bavardages, dit maman. Des boniments de vieille grand-mère », dit papa.
Robert écoute aussi la mère Suret, mais sans respect excessif. Il ne la ménage pas et adore la mettre en colère. Par exemple, en proclamant son admiration pour tout ce qui est moderne.
« Le cinématographe, dit-il un soir, vous connaissez cela ? C'est de la photographie qui bouge. On voit sur un écran l'arrivée d'un train et les spectateurs reculent sur leurs bancs, car ils ont peur que la locomotive roule jusqu'à eux. »
La mère Suret, les dents serrées, coupe un fil noir, repousse son binocle, ajuste rageusement son dé à coudre sur son index, mais ne répond rien. « Hein ! cela vous affole. Qu'est-ce que vous diriez si vous étiez devant une photographie qui bouge ? Taistoi! Pourquoi ? Vous ne voulez pas me croire ? Tais-toi. Tu me fais penser à des choses que je veux oublier. Vous êtes déjà allée dans la salle des frères Lumière, au Grand Café, ou dans une baraque avec projection ? » questionne papa, qui vient d'entrer dans la pièce.
« Non. Et j'aimerais. mieux mourir que d'y aller. » Papa rit.
« Vous avez peur à ce point-là. Ce n'est pas de la sorcellerie.
Non, mais je n'oublie pas le Bazar de la Charité. »
Cette fois papa ne rit plus. Maman sort de la cuisine et interroge à son tour : « Vous y étiez ? » La mère Suret ne coud plus.
Son binocle est tombé du nez. Ses yeux fixent le mur sans regarder personne. « Je travaillais ce jour-là chez la duchesse de B... rue de la Boétie. Un petit château leur maison : avec deux pavillons, deux perrons et une rotonde sur le jardin. J'étais à l'office, repassant du linge. Quel linge ! de la dentelle ! Les domestiques étaient nombreux : plus de quinze, et les femmes de chambre, guindées et insolentes plus que leurs maîtresses, se seraient crues déshonorées si elles avaient lavé et repassé le linge. Heureusement l'aide-cuisinière, Gertrude, était une bonne grosse Flamande, toujours gaie, qui ne se laissait pas impressionner par le cuisinier-chef et son haut bonnet blanc.
Ce jour-là, c'était le 4 mai 1897, on parlait du Bazar de la Charité...
Un bazar comme celui de l'Hôtel-de-Ville, questionne Suzanne.
Qu'elle est bête ! s'exclame Robert.
C'est toi qui es un imbécile, réplique sévèrement le père. Suzanne avait 8 ans. Elle ne peut pas savoir. Non, ce n'était pas un bazar comme celui de l'Hôtel-de-Ville. C'était la réunion d'œuvres charitables où de nobles dames, des princesses, des duchesses, des comtesses vendaient des objets au profit des pauvres... Mais continuez, madame Suret !.
En effet, le bazar était installé rue Goujon tout près de l'hôtel et l'une des filles de la duchesse devait, le 4 mai, y vendre des poupées et des jouets, au comptoir de la comtesse Louise de Luppé. J'y étais allée pour aider à l'installation. Toutes les tables étaient couvertes d'une couverture rouge et, il y avait par-dessus le tout, pour remplacer le plafond, une grande pièce de tissu jaune.
Un velum, dit M. Bergheim.
Chez la duchesse, cet après-midi là, dans ses longs couloirs et les escaliers qui menaient à l'office, il y eut brusquement une grande agitation et nous n'entendions que des courses rapides, des phrases violentes, des cris. Gertrude et moi nous sommes sorties de la cuisine. Je revois la duchesse, toute droite, toute blanche sous son châle et sa mantille noire, frappant le plancher de sa canne, réclamant le silence et lançant d'une voix tremblante : Le bazar de la Charité brûle. Elle tenait à la main des billets écrits rapidement qu'il nous fallait porter, tous les domestiques et moi, dans presque tous les hôtels du quartier, pour avoir des nouvelles des vendeuses aristocratiques.
J'étais allée jusqu'à l'appartement de la fille de la duchesse. Un domestique me rassura : « La dame avait un léger rhume et était partie à la campagne. Elle avait ajouté : je n'irai pas au bazar. On y aura trop chaud. » Elle ne croyait pas si bien dire. Heureusement pour elle... Car de la comtesse Louise de Luppé, brûlée vive, on n'a retrouvé que son alliance.
Il y eut 300 victimes, dit M. Bergheim. Mais ces gens de la Haute se sont conduits comme des sauvages. On a vu des hommes avec l'habit et le chapeau haut de forme, se faire un chemin à travers la foule à coups de canne, bousculer et piétiner les dames, afin de se sauver. »
La mère Suret reprit :
« Une nièce de la duchesse fut sauvée en passant par le soupirail d'une cave. Un garçon de cuisine en avait déboulonné les barreaux et avait aidé de nombreuses personnes à s'échapper.
Lui, il pensait aux autres ! remarque encore M. Bergheim. Cette dame raconta qu'elle avait vu une de ses amies brûler comme une torche devant elle.
Alors, il ne faut pas aller au cinématographe, parce que le bazar de la Charité a brûlé, il y a trois ans. Je ne comprends pas, s'écrie Robert. »
Ah ! tu ne comprends pas, clame la vieille couturière, en jetant son dé à coudre sur la table. Tu ne sais pas que s'il y a eu le feu, c'est parce qu'on avait placé au milieu de la salle, une cabine pour projeter des vues de cinématographe. »
Sans doute le logement de la famille est beaucoup plus vaste que celui des grands-parents. Mais pour Robert, c'est de plus en plus insuffisant. Lorsqu'il n'était encore qu'un élève de la Communale, avant sa douzième année, il souffrait déjà de ne pouvoir courir dans les chambres et le long du couloir. Et ses parents n'autorisaient pas les jeux dans la rue, de peur des voitures et des mauvaises fréquentations. Il fallait se débrouiller seul, sur place... dans la salle à manger.
Jouer à l'omnibus ? Une chaise figurant l'attelage, la corde de la petite sœur passée au col... des chevaux (?) aboutissait à la main gauche de Robert, assis sur le dossier d'une seconde chaise, les pieds posés sur le siège, le fouet de sa toupie dans la main droite.
Ou au tramway ? Debout à la fenêtre, la main droite appuyée sur la rampe, la main gauche accrochée aux volutes... celle-là pour augmenter ou diminuer la pression sur les roues... imaginaires... celle-ci serrant ou desserrant le frein... tout aussi imaginaire.
Le passage à Paris de Buffalo Bill et de ses cow-boys avait inspiré notre jeune garçon. Coiffé d'un vieux « panama » de son père, il jouait à reprendre aux Peaux-Rouges, sa petite sœur figurant la jeune fille « au visage pâle », attachée au pied de la table. Malheureusement Suzanne n'avait pas la vocation artistique et s'impatientait de voir son « libérateur » à genoux tirer avec une carabine à air comprimé sur des Indiens... également imaginaires.
Les cris de la fillette provoquaient l'intervention maternelle qui d'une bonne gifle désarmait Buffalo Bill...
Robert tient de son père une grande passion pour le théâtre. Il y a trois ans, l'un des acteurs favoris d'Edmond Bergheim: Constant Coquelin avait triomphé en jouant dans un drame en vers le rôle de Cyrano de Bergerac, cadet de Gascogne, fort enlaidi par un nez monumental, escrimeur invincible et poète magnifique. Robert ne l'avait pas vu sur scène. Mais il avait lu l'histoire du héros. Il avait entendu son père déclamer: la ballade improvisée pendant un duel, la présentation des cadets de Gascogne, les tirades enflammées pendant le siège d'Arras, les adieux à Roxane. Un rôle pour lui ! Le capuchon roulé sur l'épaule, soulevée par la canne paternelle engagée dans la boutonnière des bretelles comme une rapière, le panama orné d'une plume arrachée à un vieux chapeau maternel... et même un nez de carnaval au milieu du visage... et Cyrano a remplacé Buffalo Bill. .
Il est vrai que M. Dupuy le bijoutier-horloger, qui croit toujours en savoir plus que les autres, n'a pas manqué d'opposer à l'héroïque cadet de Gascogne... le véritable Cyrano né au XVlt siècle, à Bergerac, près de Chevreuse, dans la banlieue parisienne... Mais pour Robert et. son père il n'y a qu'un Cyrano de Bergerac, c'est Constant Coquelin !
Mais Robert n'est plus un enfant. Il lui faut des jeux plus virils ! à l'air libre. Maman tolère des sorties avec son cousin André, de deux ans plus âgé, un garçon sérieux que ses yeux de myope à peine ouverts vieillissent encore, en lui donnant un visage de « clergyman » perdu dans son rêve, apparemment loin de la terre, de la poussière ou de la boue des rues. Il gagne déjà sa vie. Il apprend le métier de tailleur chez son père et doit souvent porter des costumes dans les quartiers luxueux. On lui accorde à chaque course, six sous pour l'impériale de l'omnibus (trois sous pour l'aller, trois sous pour le retour).
Un bel exemple pour Robert qui pourra ainsi se dépenser physiquement apprendre à connaître Paris, sans flâner, sans se perdre avec des garnements descendus de Ménilmontant.
Seulement, à peine est-on dans la rue qu'André change de visage. Il court avec Robert et quelques camarades. Et parfois, lorsqu'il sait ses parents trop pressés par l'ouvrage pour s'inquiéter d'une trop longue absence, il revient du centre de Paris à la rue Vieille-du- Temple où il habite, en passant par les portes de Paris.
Les fortifs ! On croirait que les fortifications voulues par M. Thiers en 1841, qui ne gênèrent pas du tout les Allemands en 1870-1871 et que l'on doit démolir, ne sont maintenues que pour offrir aux gamins de Paris un admirable terrain de jeux libres et brutaux. Il y a là un fossé de 15 m de large et 8 m de profondeur, borné par un mur de 10 m de haut. Là, on voit de l'herbe courte et rare, des arbres chétifs et rabougris, mais c'est déjà la campagne... On peut escalader les talus en brandissant des bâtons, en tapant sur de vieilles casseroles. On peut se disputer entre deux équipes une vieille boîte de conserves vide (reste d'un pique-nique familial du dimanche) qui saute d'un pied à l'autre. On peut jouer à la carotte... planter la lame d'un canif sur une motte de terre. On peut réaliser des batailles entre cow-boys et Peaux-Rouges... Ou des charges de mousquetaires sur les gardes du Cardinal (comme dans le roman d'Alexandre Dumas père). On peut s'exercer à la course, au .saut, au grimper. On peut surtout flâner autour des masures qui abritent la population des « purotins des fortifs », pratiquant les métiers les plus invraisemblables. Ici un batteur de tapis qui ne manque pas de clientes parmi les ménagères de Belleville ou de la Villette ; un tatoueur qui incise sur la peau des dessins réclamés par des amateurs. Un coiffeur rase les indigènes des fortifs... pour une cigarette ou même un mégot. Près de la porte de Vincennes, André montre à Robert une bicoque avec cette pancarte : « Eleveur de chats. » « À quoi sert-il, demande Robert ? » Son cousin, sans sourire, lui montre au bas du talus des fortifs une « gargote qui offre du lapin » ; c'est lui qui fournit la « viande ». Robert n'en revient pas. Il pense à la maman Suret qui lui a raconté qu'en 1871, pendant le siège, on avait mangé du chien, du chat, même du rat. Il est dégoûté du lapin pour le restant de ses jours.
Le dimanche lorsqu'aucune sortie familiale n'est prévue, André et Robert disposent de tout leur après-midi : lorsqu'André a ramassé pas mal de pourboires pendant ses courses, ils s'offrent un voyage dans le chemin de fer de ceinture. Par la rue Oberkampf on a atteint la station Ménilmontant : pour quelques sous on peut faire le tour de Paris, à la condition de changer de train aux Batignolles et à Auteuil. Les deux jeunes garçons qui ne connaissent guère lâ campagne, admirent les vaches qui à la limite du XVIIe arrondissement se nourrissent de l'herbe des fortifs. Un peu plus loin ce sont des troupeaux d'ânes, puis deux ou trois chèvres.
Ils descendent quelquefois à Clignancourt et traversent au pied des fortifs la cité des chiffonniers. L'un d'eux est célèbre par sa science. Il a ramassé, dans les boîtes à ordures du quartier latin des ouvrages scientifiques et médicaux, et méritant le nom de « docteur de la zone », ce philanthrope hirsute soigne gratuitement les indigènes.
Ils rencontrent aussi les roulottes des romanichels entre lesquels circulent des enfants nus et sales, à la porte desquelles des femmes à la peau et aux cheveux très bruns, aux châles multicolores, effilochés jusqu'aux pieds, disent la « bonne aventure » et lisent dans les mains des promeneurs. Ceux-ci, ouvriers malingres et blêmes, petits vieux aux chapeaux cabossés, s'appuyant sur des cannes, autrefois vernissées ; petites vieilles à bonnets, réticules et mitaines... s'arrêtent devant certaines roulottes pittoresques, isolées. Là, un vieux pasteur enseigne la morale et la lecture aux petits du quartier, ici, une agence « spéciale » forme des infirmes pour la mendicité sur la place publique.
Les deux garçons utilisent parfois l'un des premiers tramways électriques, celui de Montrouge-Gare de l'Est où pour trois sous (quinze centimes), ils peuvent grimper à l'impériale. Au terminus à Montrouge, ils peuvent voir, travaillant en plein air, le fabricant de jouets à un sou.
Mais toujours sur les fortifs, on sent le dimanche, les fortes odeurs de friture, d'ail et d'oignon. Robert reçoit chaque jour deux sous pour son goûter. Il doit acheter un pain aux raisins de deux sous ou bien un petit pain d'un sou et une tablette de chocolat d'un sou. André n'aime pas ces goûters de morveux. Il entraîne son cousin vers l'une des nombreuses friteuses installées au pied des fortifs. Pour un sou on emporte un immense cornet de frites, dorées, piquantes, fumantes que la marchande ramasse avec sa pelle dans le bain d'huile de son four.
Cependant Robert lorsqu'il suit son cousin André dans les quartiers bourgeois de la rue de Rivoli à la porte Maillot, peut se rendre compte des gigantesques travaux accomplis et des troubles causés dans la vie parisienne. Quel spectacle pour notre jeune badaud !
On a creusé des puits de sondage d'où, à l'aide de treuils, des terrassiers sortent d'innombrables seaux de terre et de sable. André, qui entend chez les riches clients de son père des gens bien informés échanger leurs réflexions, instruit Robert, cependant qu'ils regardent les coffrages en planches qui doivent soutenir les terres, les voûtes en calotte que l'on pose, aussi l'évacuation des déblais par le plan incliné qui joint les souterrains à la Seine ou par des wagons spéciaux empruntant les lignes de tramways :
« On avait dit que cela ne gênerait personne ? Tu parles ! Les crétins qui l'ont cru ne savaient pas que dans le sous-sol parisien, il y a des égouts, des conduites d'eau, des fils télégraphiques et téléphoniques, et même les tubes pneumatiques par lequels la poste envoie les petits bleus. Il paraît qu'il a fallu faire des déviations... »
Robert se souvient des terribles dangers annoncés par le répètetiteur barbu et tyrannique.
« Mais si tout le sol s'écroulait...
Face d'âne ! C'est pas la peine de faire le malin avec ta casquette dorée de Turgotin. Qu'est-ce qu'on t'apprend. dans ta boîte ? Qu'est-ce qu'on fait quand on creuse des galeries de mines?
On met des boisages.
Voilà ! Figure-toi qu'on fait la même chose ici. Puis, il retarde ton Bidel ! C'est lui qu'il faudrait fiche en cage ! Depuis un an, il y a 2 000 copains qui travaillent et qui, paraît-il, enlèvent plus de 1 000 m3 de déblais par jour. Et ils travaillent par équipe, jour et nuit. Il faut que tout soit fini pour l'Exposition de 1900. »
Et cependant André et Robert ont bien failli donner raison à Bide ! Le 9 décembre 1899, le jeune Turgotin, libéré de travail scolaire, a rejoint son cousin qui doit porter un costume fini tout près de l'Etoile. Ils remontent tous deux les Champs-Elysées, puis la grande avenue qui monte à la place.
André regarde les vitrines et pense à des « affaires » qui le mèneront à la fortune et l'installeront dans une des luxueuses maisons dominant les puits d'extraction du Métropolitain.
À la hauteur de l'avenue Friedland, des cris s'élèvent. Robert court, puis revient affolé vers son cousin. Une véritable panique s'est emparée de la foule des passants qui reflue précipitamment vers les Champs-Elysées. Les cochers des voitures tirent sur les guides de chevaux qui hennissent et parfois se cabrent. On a vraiment senti le sol frémir.
André et Robert se sont arrêtés et se retournent : le jeune Turgotin pousse un cri : « Regarde ! les arbres et les becs de gaz se penchent. »
On entend un grand bruit fracassant : « la voûte s'est effondrée », crie un vieux monsieur qui semble figé sur sa canne.
La foule remonte alors vers la place, contenue par des agents de police, cependant que des pompiers prudemment s'avancent sur les pavés dissociés, les débris de la voûte et des boisages . Robert qui se souvient des images du Petit Journal illustré, s'avance avec une curiosité mêlée d'effroi, car il s'attend à voir des tas de cadavres, flottant sur un fleuve de sang. Ce spectacle lui est refusé. L'effondrement s'est annoncé assez longtemps à l'avance pour que les piétons et les voitures aient la possibilité de s'éloigner. On ne signale que deux blessés légers. Et les travaux du métropolitain ne seront pas interrompus.
Edmond Bergheim s'est attardé ce soir au café « la Source » où il joue à la manille avec trois compagnons du quartier : un cordonnier, un libraire-papetier-mercier, un bijoutier-horloger, dont les boutiques se situent dans la rue Oberkampf, entre la rue SaintMaur et l'avenue de la République.
Les honorables commerçants n'ont que peu de loisirs. Les boutiques ouvrent à l'aube et c'est seulement lorsque le soir tombe que l'on accroche les volets de bois. Le bijoutier et le cordonnier reçoivent leur clientèle tous les jours, même le dimanche matin. Tous les trois ignorent les vacances. Ou alors, c'est que quelqu'un de leur famille peut les remplacer. Car la concurrence des grands magasins et des firmes à succursales multiples qui commencent à s'établir, les priveraient de leur clientèle ordinaire, si celle-ci n'avait plus la possibilité de trouver à sa porte, pendant toute l'année, tout ce qui est nécessaire à la vie d'une famille. Tous les trois ont des filles à marier, à qui il faut assurer une dot, car le mariage est le seul avenir possible pour les demoiselles de la petite bourgeoisie. Les lycées de jeunes filles coûtent trop cher. Et tandis qu'il y a depuis vingt ans à Paris cinq écoles primaires supérieures de garçons (Turgot, la plus ancienne, existe depuis plus de soixante ans), on ne compte que deux écoles primaires supérieures de filles, (l'une fondée en 1882, l'autre en 1892).
Certes, il y a bien deux ou trois établissements pour l'apprentissage de métiers féminins. Mais il n'est pas question pour une demoiselle de devenir ouvrière...
Dans la rue Oberkampf, il y a souvent au-dessus de la boutique, une petite soupente avec une fenêtre triangulaire qui n'atteint pas en hauteur le tiers d'une fenêtre ordinaire. C'est là que couche, la journée finie, le petit commerçant qui doit se baisser pour atteindre son lit.
C'est que ce logement est loué avec le fonds de commerce. C'est autant d'économisé pour l'habitation. Encore le bijoutier-horloger a-t-il la chance de vendre des objets assez chers, qui lui laissent des bénéfices appréciables. Mais sur chaque article de papeterie et de mercerie que vend le libraire, il ne faut pas compter sur plus d'un sou ou deux de bénéfice. Il faut en vendre sans interruption pour faire vivre toute la famille et économiser la dot des filles.
C'est que des ouvriers et employés qui habitent la rue Oberkampf, la plupart ne dépassent guère 1 000 F de salaire ou traitement annuel, et peu atteignent ce niveau. Edmond Bergheim est déjà un privilégié avec un gain de 100 F par mois. On dit que certaines entreprises du Nord ou de l'Est, de Belgique ou d'Alsace (allemande depuis 1871), accordent en plus des salaires, des suppléments pour les enfants et même quelquefois logent leurs ouvriers moyennant des loyers très modestes. Mais alors, il faut ne jamais réclamer et surtout ne pas se mettre en grève. Car le gréviste ne reçoit plus son salaire, et est expulsé de son logement.
Malgré l'animation du jeu, la conversation n'est pas très gaie en cette soirée maussade et grise des derniers jours d'avril 1900.
Les trois commerçants ont laissé leurs boutiques sous la garde de leur épouse ou de leur fille. Seul le cordonnier a commandé une absinthe ; les deux autres se contentent de bocks de bière. Edmond Bergheim a paraît-il trop de sucre dans le sang, ce qui l'oblige à boire beaucoup. Il a pris un apéritif à l'eau et chaque gorgée bue est remplacée par l'eau de la carafe, ce qui transforme petit à petit son apéritif en liquide presque incolore.
Il n'est pas content. Il joue avec le bijoutier contre les deux autres. Mais son partenaire, portant une belle barbe de prophète semble perdu dans un rêve, et guère influencé par les grognements d'Edmond Bergheim. On entend : « Alors vous laissez prendre votre manillon d'atout ! Que voulez-vous, c'est le jour des catastrophes. Vous avez lu cette terrible nouvelle ce matin. Hier, pendant les travaux de l'exposition une passerelle s'est rompue avenue de Suffren. Cela va tout retarder. J'ai peur que ce ne soit pas fini pour l'inauguration le mois prochain. Ils ne vont pas déranger Loubet pour rien, s'écrie, gouailleur le libraire à petite barbiche brune. Comme ça il aura le temps de changer de chapeau, puisque son haut-de-forme a été esquinté par la canne de Christiani. » Et les trois commerçants de rire.
Edmond ne rit pas. « La rupture de la passerelle a fait huit morts et des blessés. On pouvait craindre pire Huit morts cela ne vous suffit pas. Si chacun d'eux a des enfants. »
Car c'est là la pensée qui hante Edmond Bergheim. Il croit qu'il ne vivra pas vieux. Que deviendront Robert et Suzanne, s'il disparaît ? Déjà le mois dernier, alors que l'on subissait phénomène très rare en février des températures de -3°, il n'avait pas voulu s'arrêter, malgré une mauvaise grippe avec forte fièvre. C'est que les humbles n'ont pas le droit d'être malades. Et cependant, Paris subissait une épidémie d'influenza provoquant de nombreux cas mortels.
Robert vient justement d'entrer dans le café. Il doit dire quelque chose à son père, de la part de sa mère. Mais après avoir salué les manilleurs, il regarde avec curiosité le cordonnier, à longue moustache gauloise, laissant tomber de l'eau goutte à goutte sur un morceau de sucre placé au-dessus de son verre d'absinthe, dans une cuillère spéciale à trous minces et longs. Il en oublie l'objet de sa course, et il suit aussi la conversation qui s'anime.
« C'est le mois des catastrophes, reprend le bijoutier, il y a quinze jours, pendant la course d'automobiles Paris-Roubaix, un accident a fait sept victimes....
N'oubliez pas, dit Edmond, l'incendie de la Comédie-Française, huit jours avant. » Pour lui, vieil amateur de théâtre, c'est une calamité : « Il y a eu une victime. Une jeune pensionnaire qu'on avait oubliée dans sa loge. »
Mais Robert s'inquiète un peu. On se plaint de la jeunesse, qui s'agite beaucoup trop, qui n'aime plus que les sports violents...
« Bah! dit le bijoutier, cela vaut mieux que faire la guerre. L'année dernière, il y a eu un match de... voyons ! vous savez bien on lance un ballon avec le pied, ou avec la main, on plaque l'adversaire au sol. C'est un jeu d'équipe.
Le rugby, murmure Robert.
C'est cela. Donc l'année dernière, il y eu pour la première fois un match de rugby France-Angleterre. Je préfère cela à la guerre contre les Boers.
C'est vrai que cette guerre est épouvantable, dit le cordonnier. Un de mes copains est allé voir de la photo qui bouge, sur la guerre du Transvaal..
Du cinématographe, dit Edmond Bergheim.
Si vous voulez. En tous les cas, il paraît que cela vous faisait froid dans le dos, surtout en pensant au photographe qui risquait gros en photographiant les combats.
À ce moment le libraire éclate de rire.
« Vous trouvez ça drôle ? La guerre c'est comique pour vous... Ce n'est pas la guerre qui est comique. C'est votre admiration pour le courage du photographe. Les scènes ont été tournées aux Buttes-Chaumont.
N'empêche, reprend Edmond Bergheim, que l'on a raison de s'inquiéter des violences de la jeunesse. Vous avez entendu parler de cette bande sur les fortifications ? »
À ce mot, Robert dresse l'oreille. Son père connaît-il ses courses avec son cousin, autour de Paris ?
« Les Apaches? Oui. Drôle de nom pour ces jeunes bandits. Où l'ont-ils trouvé ? Il paraît que c'est le nom d'une tribu indienne, terriblement belliqueuse. Que voulez-vous ? dit doucement le bijoutier. Nos garçons à nous, bien élevés, jouent à Buffalo Bill, le tueur d'Indiens. Il faut bien que d'autres, moins bien élevés, jouent le rôle, des Indiens…».