Deux jeunes parisiens en l'année du premier métro

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Robert dans le métro

Cependant ce qui tente particulièrement Robert, c'est le Métropolitain. Ce n'est pas une attraction. Ce n'est pas une des curiosités de l'Exposition. Mais c'est bien pour servir celle-ci que l'on a hâté les travaux. Robert comprend bien l'utilité pratique de ce nouveau moyen de transport. Il aime sans doute les longues flâneries dans les rues de Paris, avec son cousin André. Et lorsqu'ils montent tous deux à l'impériale d'un omnibus ou d'un grand tramway mécanique ou du Nogentais, c'est plus pour varier les plaisirs que pour gagner du temps.

Mais Robert, qu'il coure ou traîne les pieds a le temps d'observer l'allure des grandes personnes qu'il dépasse ou qu'il laisse le dépasser. Les ouvriers à casquette qui remontent le soir la rue Oberkampf, les mains dans les poches ou les bras ballants, à la blouse et au pantalon en tire-bouchon, maculés de graisse, de cambouis ou de poussière charbonneuse ont quelque peine à soulever leurs pieds vers lesquels leur tête se penche et leurs épaules se voûtent. Et les femmes... un chignon branlant sur le crâne, une jupe trop large, sous un tablier crasseux, traînant sur les pavés. Robert a entendu la « mère Suret » parler d'une de ses anciennes compagnes d'atelier, travaillant chez une couturière « à façon » de l'avenue de la République et habitant dans un de ces taudis de la place Jeanne-d'Arc, pas très loin de la place d'Italie et de l'ancienne barrière d'Italie. Robert ne serait pas le fils de son père s'il n'avait pas lu Les Misérables de Victor Hugo. Il a suivi avec angoisse le chemin de Jean Valjean, portant Cosette, qui, pour échapper au policier Javert, fuit la barrière d'Italie et par le pont d'Austerlitz atteint Picpus sur la rive droite.

L'ouvrière, chaque matin et chaque soir accomplit une marche beaucoup plus longue que celle du héros de Victor Hugo. Et lorsque le travail presse on commence à 8 heures du matin pour finir à 9 heures du soir... avec la brève coupure d'un casse-croûte d'une demi-heure. « Ces jours-là, disait la mère Suret, elle part de chez elle avant 6 heures du matin et ne rentre guère avant minuit... »

Bien sûr, le Métropolitain ne lui servira guère à celle-là. La ligne, pendant la plus grande partie de son cours, sera parallèle à la Seine. On a bien parlé d'une autre ligne qui ferait le tour de Paris en deux fractions : l'une sur la rive nord, l'autre sur la rive sud. Mais ira-t-on d'une rive à l'autre ? Construira-t-on des viaducs par-dessus la Seine ? Robert a lu dans le journal que certains proposent de passer sous le fleuve. Il ne comprend pas. On peut traverser certains cours d'eau à gué, à la nage, par bac ou bateau. Mais il n'imagine pas que l'on puisse trouver un terrain sous le fleuve.

Au fond, c'est justement l'aventure, le risque qui tente Robert. Les paroles du « répétiteur », qui avait voulu effrayer son père, par les terribles dangers du Métropolitain, restent précises dans son esprit. Bien sûr, il n'y croit pas. La date de l'inauguration est fixée. On ne voudrait pas exposer la santé et la vie des hautes personnalités et des milliers de Parisiens qui monteront ce jour-là, dans les voitures souterraines. D'ailleurs, les accidents prévus par le terrible répétiteur ne sont pas immédiats... sauf peut-être les refroidissements mortels. Tout de même !... Il y a constamment des risques…

Depuis qu'il a entendu le « savant » myope et chauve, depuis qu'il a vu les immenses crevasses de la rue de Rivoli, qu'il a assisté à l'écroulement de l'avenue de Friedland, Robert se passionne pour le Métropolitain. Il a lu tous les articles consacrés à la ligne. Il sait qu'entre la porte de Vincennes et la porte Maillot on a prévu 22 stations, mais que toutes ne seront pas ouvertes au public, le jour de l'inauguration. Il sait qu'entre deux stations le Métropolitain passera sous un tunnel.

Dans l'obscurité probablement ? Robert au cours de voyages familiaux en chemin de fer est déjà passé sous des tunnels. Lorsque le train s'engage dans le noir, un petit frisson vous chatouille le dos. Et bien sûr, on en profite pour se déplacer... Papa a vivement relevé la vitre, car une lourde fumée envahissait le compartiment. On a eu le temps d'écarquiller les yeux pour voir les flammèches qui volent sous la voûte, et si l'on tousse un peu, on garde assez de présence d'esprit pour chatouiller Suzanne qui pousse des cris perçants.

Papa se fâche. Maman, énervée par le noir et le bruit infernal, frappe de son ombrelle la place où Robert devrait se tenir. Mais il s'est déplacé et la main maternelle tremblante et hésitante lance le bout de son arme improvisée sur un voyageur voisin qui proteste... Quand on est sorti du tunnel, chacun a repris sa place. Suzanne immobile et sage, Robert passionné par le paysage, l'ombrelle verticale le long de la jupe, et le monsieur protestataire absorbé par la lecture du journal.

Dans le Métropolitain, il n'y aura qu'un long tunnel entre les stations. Pourra-t-on en profiter pour des distractions de ce genre ? Et des gens mal intentionnés pourront-ils se livrer à des méfaits que l'obscurité provoquera ? Tout cela pique la curiosité de Robert qui sent déjà le trouble délicieux de l'aventure imprévue et périlleuse.

Les omnibus, les tramways ? Bien sûr, il existe des lignes assez nombreuses. Un omnibus va de l'Hôtel-de-Ville à la porte Maillot. Mais encore faut-il atteindre l'Hôtel-de-Ville. Il y a aussi l'omnibus : Filles-du-Calvaire-les-Ternes; il ne passe pas devant les portes de l'Exposition. Et le petit train électrique mis en service pour l'Exposition ne sort pas des limites de celle-ci. Les Parisiens n'ont pas encore à leur disposition des trains circulant sous terre et joignant les principales places de leur ville. Les habitants de New York, de Londres, de Berlin sont plus favorisés. Depuis qu'il a appris cela, Robert ne doute plus de la nécessité du Métropolitain. Il veut compter parmi les premiers voyageurs.

Il pourra dire plus tard qu'il fut un précurseur courageux. Donc il ne faut pas attendre que papa et maman, rassurés, consentent à descendre aux stations et à circuler dans les tunnels. Même la présence d'André le gênerait. Plus âgé, déjà travailleur salarié, assez indépendant le cousin prend un air protecteur et ne manque pas d'étaler sa supériorité en méprisant bruyamment les craintes et les désirs de Robert. Non ! C'est seul que notre Turgotin affrontera les dangers possibles, qu'il s'exposera aux risques des tunnels, qu'il se mêlera à cette élite parisienne occupant les wagons du Métropolitain, essayant, celui-ci, pour encourager la foule à les suivre.

L'inauguration

Le Métropolitain de Paris est inauguré le 19 juillet 1900. Robert n'a pas osé demander l'autorisation de participer à cette journée. Mais il enrage de sa lâcheté. Le lendemain les journaux ne semblent pas attacher une importance historique à l'événement.

Maman Bergheim ne permet guère à Robert de sortir seul. Aussi, quelques jours plus tard doit-il inventer toute une histoire. Il prétend que le riche grand oncle d’Auteuil les a invités à déjeuner, André et lui. C'est André qui a transmis l'invitation. On ne résiste pas à un désir du vieil homme dont on espère quelques bienfaits, avant et après sa mort. Robert le sait bien. Avec quelques sous, en poche, il part le matin d'assez bonne, heure, car le grand oncle exige l'exactitude et le voyage jusqu'à Auteuil dure près de deux heures. Il s'est renseigné. Le ticket du Métropolitain coûte 15 centimes en 2e classe et 25 centimes en 1ere classe. Si on part avant 9 heures on peut profiter d'un aller-retour pour 20 centimes.

Il fait très chaud : 38° à l'ombre. On s'inquiète de la rareté de l'eau, en cette longue période de sécheresse caniculaire. La préfecture de la Seine a même décidé de couper la distribution d'eau de 11 heures du soir à 6 heures du matin. Robert court jusqu'à l'avenue de la République et saute dans le Nogentais. Pour atteindre la ligne de métro, le plus court serait de marcher jusqu'à la Bastille. Mais vraiment il fait trop chaud. Couvert de sueur de la tête aux pieds, supportant mal sa veste, et son col, Robert tombe sur le banc de l'impériale et les yeux fermés jouit du courant d'air produit par la vitesse du tramway.

Une autre raison motive cet itinéraire fantaisiste. Il semble absurde de s'en aller vers l'est, alors qu'Auteuil est à l'ouest de Paris. Mais le Nogentais s'arrête à la porte de Vincennes, terminus du Métropolitain. Robert pourra ainsi jusqu'à la porte Maillot profiter de toute la ligne.

À la porte de Vincennes, Robert s'arrête un moment pour regarder les fortifications où il joue si souvent avec André.

Des garçons sans veste, les manches des chemises retroussées jusqu'aux épaules, le col largement ouvert montrant une poitrine qui semble avoir souffert des restrictions d'eau, les pieds nus et sales dans de vagues savates déchirées, courent sur les talus et se battent en hurlant dans les fossés.

Robert envie le « débraillé » de leur tenue. Il a vu au cirque et sur les illustrations des journaux, des athlètes allemands, anglais, suédois... presque nus, portant seulement un petit caleçon dont les jambes ont été coupées, bien au-dessus des genoux. Et lui, est condamné à porter sous le pantalon qu'on lui tolère, un caleçon serré à la base par des fixe-chaussettes, et tenu à la ceinture par les pattes des bretelles.

Maman fronce les sourcils lorsque la veste est déboutonnée et elle noue elle-même la cravate au col. Sous cette chaleur tropicale, on voudrait pourtant se promener comme les Noirs d'Afrique avec seulement un léger pagne autour des reins.

Robert cependant lit l'heure à une horloge : il est à peine 9 heures. Il se précipite vers la bouche du Métropolitain. Celle-ci se présente comme une œuvre d'art où dominent les courbes et les arabesques. Une balustrade en fonte composée de motifs en forme de feuilles plates, où la lettre M naît d'un ensemble de courbes, est dominée par une marquise à bords relevés, et semble protéger l'escalier, encadré par deux longues tiges dont l'extrémité en forme de fleur contient un lampadaire.

Robert dans le métro

Dès qu'il s'est engagé sur l'escalier, Robert est ravi. Une délicieuse fraîcheur vous enveloppe et le courant d'air des couloirs ne provoque pas ce frisson mortel imaginé par quelques prophètes savants et sentencieux. On ne lui a pas refusé le bénéfice de l'aller-retour. Il arrive sur le quai, après un contrôle automatique que l'on peut facilement éviter, donc voyager sans ticket. Des briques émaillées de vives couleurs composent., un décor agréable et reposant. Il n'y a pas foule sur le quai. Trois ou quatre messieurs à chapeau haut de forme autour d'une dame dont la voilette couvre les traits et qui s'appuie sur son ombrelle, se serrent immobiles sous une plaque portant « 1ere classe». Ils entendent ne pas se confondre avec les autres qui d'ailleurs s'écartent du petit groupe avec humilité ou méfiance. Robert s'étonne que l'on puisse jouir d'un tel privilège, pour dix centimes de supplément par place.

Dispersés le long du quai, n'osant guère se déplacer, les voyageurs regardent du côté du tunnel. Sur la voie opposée, un train se vide de ses voyageurs, s'enfonce dans le noir et revient le long du quai de départ, au bout de cinq minutes. Trois voitures dont une seule, de couleur rouge pour la première classe s'arrêtent enfin devant les voyageurs. Chacune est confiée à un préposé, portant uniforme, et képi verts qui ouvre les portes en les tirant latéralement et attend pour les refermer que tous les voyageurs soient assis sur des banquettes, disposées comme dans les trains, perpendiculairement à la marche. Ce sont de chaque côté de l'allée centrale des petits compartiments où deux voyageurs peuvent s'asseoir en face de deux autres. Devant les quatre portes, de petites plates-formes où les gens peuvent se tenir debout. Un coup de sifflet, un avertissement aigu et criard et le train part et s'engage sous le tunnel.

Robert se tient debout sur la plate-forme avant, contre la cabine du conducteur, qui assis devant un coffre métallique, tient des manettes et surveille la voie. Dans le tunnel faiblement éclairé, Robert observe sur la gauche des signaux très lumineux qui passent du rouge au vert, quand le train s'approche.

Brusquement, une illumination brutale annonce la station. Le train ralentit à peine avant de s'arrêter à l'entrée du tunnel. « Na-tion ! » crie l'un des préposés.

Des plaques métalliques portant ce nom sur un fond bleu apparaissent le long de la muraille du quai. Personne ne descend. Au contraire de nombreux voyageurs montent. Toutes les places assises sont maintenant occupées et jusqu'au bout le nombre des personnes qui montent sera bien supérieur à celui de celles qui descendent et l'on circule de plus en plus difficilement dans la voiture. Jusqu'au bout ? Non. Les wagons se vident presque entièrement aux Champs-Elysées... C'est de là que les visiteurs peuvent atteindre facilement les portes de l'Exposition.

Robert a compté six stations jusqu'au terminus : Nation, Gare de Lyon, Bastille, Hôtel de Ville, Palais-Royal, Champs-Elysées.

Mais quatorze fois sans s'arrêter, le train ralentit. Et sous un vif éclairage le tunnel est coupé par un chantier, où des ouvriers manient boisages, pierres, briques. Les bruits des marteaux, des scies à métaux, des limes sont couverts un moment par le bruit strident de l'avertisseur.

Le préposé renseigne les voyageurs sur les stations prochainement ouvertes. Entre Nation et Gare de Lyon celle de Reuilly. Entre la Bastille et l'Hôtel de Ville, celle de Saint-Paul. « Nous passons sous le Marais », précise-t-il. À côté de Robert, quelqu'un explique : « Le quartier du Marais a été construit sur le terrain de marécages asséchés. C'est une terre très fertile, bonne pour les cultures en jardin. C'est peut-être pour cela qu'on parle de cultures maraîchères. »

D'autres stations seront ouvertes un peu plus tard. Entre l'Hôtel de Ville et le Palais-Royal : Châtelet... Louvre... en face de la colonnade du Louvre et de la grande porte par laquelle on pénètre dans le Musée. Entre le Palais-Royal et les Champs-Elysées : Tuileries, Concorde. Et après les Champs-Elysées : Marbeuf, Etoile.

Le préposé signale encore que l'on suivra l'ordre de la marche. Pendant le mois d'août on ouvrira toutes les stations jusqu'à l'Etoile. Dès, le mois de septembre on commencera les travaux de la 2e ligne qui doit unir par le sud, l'Etoile à la Nation.

Robert entend parler du passage sous les jardins des Tuileries, sous la place de la Concorde dont le centre porte l'Obélisque, un monolithe égyptien, et le tour des statues représentant les principales villes de France (celle de Strasbourg, annexée par l'Allemagne en 1871, entourée de drapeaux tricolores avec un noeud de crêpe à la hampe). Puis la ligne passe sous les Champs-Elysées, sous la place de l'Etoile d'où rayonnent avec une rigueur géométrique douze avenues portant des noms évocateurs de la gloire impériale. Une a été débaptisée en 1885. On a donné le nom de Victor Hugo à l'avenue d'Eylau où le poète habitait à sa mort. Enfin sous l'avenue de la Grande-Armée, on atteint la porte Maillot.

Robert entend ces noms qui lui rappellent certaines de ses promenades avec André. Mais en ce moment il ne s'en soucie guère. Le nez contre la porte qui sépare de la cabine du pilote, il guette les signaux et machinalement imite les gestes du conducteur.

Lorsque l'on crie : « Porte Maillot-Terminus-Tout le monde descend » il ne bouge pas. Il faut que l'employé, amusé, lui frappe sur l'épaule : « Alors tu veux venir avec nous. Mange de la soupe, tu grandiras, et tu pourras porter notre uniforme. Mais tu sais, ce n'est pas drôle de rouler sous les tunnels de 8 heures du matin

10 heures du soir. Le paysage est plutôt monotone. Heureusement, on peut se distraire en regardant les bobines des voyageurs et les jolies frimousses des voyageuses... Tu vois qu'on respire bien ici. Mais l'air est tout de même plus sain au bois. Moi j'appellerais bien notre ligne de Métro la grande avenue des bois, car nous joignons le bois de Vincennes au bois de Boulogne. Va te promener dans le bois des riches. Au retour nous te ramènerons au bois des pauvres. »

Etourdi, Robert se retrouve à l'air libre, sous le lourd soleil caniculaire. Il cligne des yeux, déboutonne sa veste et court vers les ombrages des allées du bois. Une pendule publique porte 9 h 30. Ce n'est pas possible. En moins d'une demi-heure, on a traversé tout Paris de l'est à l'ouest. Il a appris dernièrement que le diamètre du cercle occupé par sa grande ville dépasse 10 km. Et il sait par expérience qu'il faut bien deux heures par les tramways et omnibus pour aller de sa maison à celle de l'oncle.

Que de temps gagné avec le Métropolitain !

C'est maintenant qu'il faut résoudre le grave problème posé par son invention. Car bien entendu l'oncle ne l'a pas invité. André n'est, même pas au courant de son escapade. Rentrer chez lui avant le déjeuner imposerait de nouveaux mensonges. Comment expliquer un contrordre invraisemblable ? Et maman pourrait bien interroger l'oncle, qui n'aimerait guère qu'on lui ait fait jouer un rôle dans cette comédie.

Tant pis. Robert préfère justifier sa course par une visite au grand-oncle. C'est assez loin de la porte Maillot à Auteuil. Et l'on se perd facilement dans ces allées du bois, autour du lac et du champ de courses. D'autant plus facilement que les distractions ne manquent pas. Cavaliers et amazones, rameurs du lac, chevaux de courses que l'on entraîne. Robert souffle un peu en arrivant à la barrière d'Auteuil. Il est plus de 11 heures lorsqu'il atteint la rue tranquille et silencieuse où habite le grand-oncle. Il hésite à tirer la sonnette de l'appartement. Et la vieille servante qui, après de longues minutes d'attente, entrouvre la porte à un garçon essouflé, suant à grosses gouttes, tournant avec embarras sa casquette entre ses doigts, s'écrie avec émotion : « Monsieur Robert ! Que se passe-t-il ? » Le grand-oncle en robe de chambre, s'appuyant sur sa redoutable canne, paraît à la porte du salon. Sa mine sévère ne rassure guère le jeune aventurier. « Il est arrivé quelque chose ? Que viens-tu encore m'annoncer de fâcheux ? » Car on ne le dérange que pour lui porter de mauvaises nouvelles et implorer souvent son intervention.

Robert a trouvé sa planche de salut : rassurer l'oncle. « Non ! Non ! Il n'y a rien. Tout le monde se porte bien. C'est moi qui ai voulu connaître le Métropolitain. » Et d'un seul trait, d'un seul souffle, en estropiant les mots, il confesse tout et s'excuse de ses inventions mensongères... ajoutant qu'il s'en va immédiatement, pour ne pas déranger le vieillard.

Mais celui-ci ne grogne plus. Il semble ravi de cette témérité bousculant les précautions et les craintes d'une mère qui ne sait pas vivre avec son temps. « Tu ne partiras pas comme cela. Débarbouille-toi. Repose-toi. La vieille Julie te préparera quelque chose de plus nourrissant que ce que mon estomac pourri peut supporter. Tu m'attendras. Nous prendrons un fiacre et je te reconduirai à la porte Maillot où tu pourras utiliser ton billet de retour ». Et il ajoute, d'une voix un peu sourde, mais toujours avec le sourire : « Dans quelques mois, dans quelques semaines, peut-être dans quelques jours quand tu suivras mon enterrement, je veux que tu penses au Métropolitain où ton vieil oncle t'aura conduit sans pouvoir, hélas ! t'accompagner. »

Robert sait bien que les hommes ne doivent pas pleurer. Tout de même c'est avec un regard un peu mouillé qu'il suit des yeux la longue robe de chambre qui retourne vers son fauteuil.

Fin de siècle

L'année 1900 se termine et le XlXe siècle avec elle. Depuis le 11 novembre, l'Exposition est close. En quelques jours tout est abattu des constructions, des palais, que l'on a mis au moins un an à édifier. Et la Parisienne qui dominait la porte monumentale, a perdu la tête, dans son laborieux atterrissage.

Mais la tour Eiffel, élevée pour l'Exposition de 1889 et qui ne devait pas survivre à celle-ci, reste en place, et jusqu'à la fin de l'Exposition de 1900, une foule de provinciaux et d'étrangers s'allonge à la pile nord-ouest, devant le guichet où l'on paye pour monter au troisième étage.

Et le Métropolitain — dont l'utilité fut si discutée — devient nécessaire. En octobre on a joint l'Etoile au Trocadéro. Le 13, décembre, on a ouvert au public le tronçon de l'Etoile à la porte Dauphine.

Que deviennent nos jeunes amis ? Suzanne a subi brillamment les épreuves du certificat d'études. Maintenant admise au cours supérieur A, elle se prépare pour le concours d'entrée à l'école Sophie-Germain.

Robert voudrait travailler. Son père veut qu'il continue ses études. On a fini par une transaction. Il reste encore un an à Turgot, dans la section commerciale.

En octobre 1901 il apprendra son métier dans une maison de commerce ou, une banque.

Ce soir de décembre, Mathilde Bergheim et ses deux enfants sont entrés dans la boutique de M. Dupuy, le bijoutier-horloger, philosophe et beau parleur. Maman vient réclamer une montre fort ancienne — un bijou de famille dont le ressort a flanché. M. Dupuy n'est pas toujours exact, mais il est toujours aimable et brillant causeur. Il a invité Mathilde à s'asseoir, en attendant qu'il finisse son travail. Suzanne montre triste mine. Pour elle, c'est du temps perdu. Et elle a ses leçons à apprendre. Robert au contraire, lui qui n'aime guère ordinairement suivre sa mère, est heureux cette fois de l'accompagner, car il est toujours intéressé par les laïus et digressions du bijoutier. Son plaisir est gâté cependant, car le répétiteur que l'on a surnommé Bidel vient d'entrer dans la boutique.

Il n'est pas certain qu'il soit là comme client. Mais il trouve en M. Dupuy, un interlocuteur à son niveau et il veut peut-être prolonger une conversation commencée la veille.

« Vous êtes en avance, madame Bergheim. Je ne vous attendais que vers 7 heures, pardon ! vers 19 heures, car c'est ainsi qu'il faut dire maintenant.
— Nous avons pris le Métropolitain, de la Concorde à la Bastille. C'est extraordinaire. Nous avons mis beaucoup plus longtemps pour revenir de la Bastille à pied.
— Vous n'étiez pas trop serrés.
— Non. Pourquoi ? Robert a voulu rester debout. Mais Suzanne et moi étions assises.
— Le mois dernier, la direction du Métropolitain a été condamnée à 13 F d'amende, parce que le nombre des voyageurs dépassait le total fixé. On avait admis par voiture 8 voyageurs debout. On en a compté plus de 20, aux heures d'affluence. Vous ne craignez donc plus le voyage en Métropolitain ?
— De quoi peut-on avoir peur ? D'abord tout est très propre.
Et puis par ces journées de grand froid, on s'y réchauffe.
— Et, dit Robert, quand il faisait si chaud, on s'y rafraîchissait.
— Seulement on ne peut pas l'utiliser pour toutes les courses.
Mon mari ne peut pas le prendre, pour aller rue du Croissant..
— Il le pourra bientôt. Dans un an on aura joint l'Etoile à la Nation. Après, on envisage une ligne presque parallèle à la première, qui vous prendra dans les environs du Père-Lachaise et vous mènera près de l'Etoile. Et après on ira d'une rive à l'autre...
— Comment fera-t-on pour passer la Seine,
demande Robert.
On construira un pont ?.
— Un viaduc ? Peut-être ! Mais il est question de descendre les ouvriers sous le lit de la Seine, dans une cage vitrée, hermétiquement close où l'on enverra de l'air par une pompe.
— C'est un conte des « Mille et une Nuits »...
— C'est que maintenant, tous les miracles peuvent s'accomplir. On navigue sous l'eau avec des submersibles qui flottent aussi à la surface. Il y a trois ans, sur le plateau de Satory on a fait envoler un appareil mû par un moteur à vapeur. Dans quelques années, on pourra utiliser le Métropolitain pour se rendre à un point quelconque de Paris... peut-être même de banlieue. »

Robert écoute toujours avec intérêt M. Dupuy qui ne parle jamais qu'en connaissance de cause, qui lit des livres et des revues scientifiques, qui possède de gros dictionnaires et même un dictionnaire médical. Et modeste cependant, ne cherchant pas à éblouir les gens, n'imposant jamais ses idées. Mais Robert lève les yeux vers le redoutable Bidel, d'abord perdu dans l'ombre de la boutique, qui s'avance maintenant jusqu'au comptoir et dont l'index se pointe vers le bijoutier-horloger. Sans doute, c'est pour, annoncer une contradiction magistrale. Et le voilà qui parle, d'un ton impérieux, regardant tour à tour M. Dupuy et Mme Bergheim. « Mais naturellement le Métropolitain c'est un immense progrès. Je le disais bien à votre mari... »

Robert n'en croit pas ses oreilles. Il pense : « il ne manque pas de culot, le vieux Bidel »... mais il se garde bien d'intervenir.

« Votre mari était impressionné par les boniments des journalistes, de ces gens qui parlent de tout, et ne connaissent rien. Grâce au Métropolitain, nous aurons bientôt une ville souterraine.
— Ce sera, ajoute M. Dupuy la solution du terrible problème
de la circulation dans Paris. On pourra enfin lorsqu'on aura supprimé l'encombrement des omnibus, faire de notre ville, en dehors des vieux quartiers, le point de départ de grandes routes. Nos rues sont trop étroites et sinueuses. Il faudra de larges avenues bien droites comme e'n Amérique et qui se prolongeront par de grandes routes menant vers toutes les grandes villes de France et d'Europe. On a un peu trop sacrifié la route au rail. L'automobile obligera à revenir à la route. Ainsi on ira facilement de Paris à Bruxelles, à Rome, à Berlin...
— On peut si facilement passer la frontière ? Je croyais qu'il fallait des papiers officiels,
interroge Mathilde.
— Aux frontières, il y a la douane pour vous faire, payer des droits sur les marchandises. C'est très gênant. Mais la police n'intervient pas. Il n'y a que pour aller en Russie, qu'il faut un passeport spécial...
— Evidemment, il ya le tsar...
précise Bidel. »
Mais enfin la Liberté finira par triompher partout. Et quant aux douanes, on réussira très bien à les supprimer...
— A moins qu'il n'y ait la guerre entre la France et l'Allemagne.
— C'est possible,
affirme encore Bidel ! Mais cela ne pourrait durer longtemps. Financièrement les nations en guerre ne pourraient tenir plus d'un mois. C'est mathématiquement prouvé..»

Monsieur Dupuy ne s'arrête pas à ces sombres perspectives.
— Espérons que les peuples ne seront pas assez fous pour se détruire mutuellement. Le vingtième siècle qui commence à là fin de ce mois, doit être le siècle de la Pàix universelle.
« Quel âge as-tu,
demande-t-il à Robert.
— Quinze ans bientôt...
— Dans six ans, en 1906, tu seras obligé de partir au service militaire. Comme étudiant, tu ne feras qu'un an...»
— Mais il ne veut pas. continuer ses études,
gémit Mathilde Bergheml. Et puis pour être étudiant jusqu'à vingt-cinq ans, il faut être riche. »
— Evidemment. Bah ! trois ans, c'est vite passé. Tu seras de la classe 1906 ou 1907, et comme tu es malin, tu auras vite une bonne situation. Je suis sûr qu'à trente ans, tu auras ton automobile particulière et ton chauffeur... »
— Je te vois d'ici, en homme d'affaires, pressé de traiter avec des fournisseurs ou des clients d'outre-Rhin. Je t'entends, au printemps de 1916, en classant tes papiers sur la moelleuse banquette de ton automobile, disant à ton chauffeur séparé de toi par une vitre, en embouchant le tube de communication :
« Chauffeur ! le plus vite possible, avec un seul arrêt à la frontière, directement jusqu'à Berlin. »