Prise au jeu, l'éducatrice d'internat découvrit avec nous les salles égyptiennes et nous accompagna régulièrement.
Des réalisations furent alors envisagées. Certaines étaient l'idée des enfants eux-mêmes : Jean-Luc peignit lentement, patiemment, un Livre des Morts sur papier kraft à défaut de papyrus. Joëlle, attirée par le charme d'une porteuse d'offrandes, entreprit de la modeler.
Les traditionnelles « planches » furent entreprises. Une planche en « langage Maison de Sèvres », c'est une feuille de bristol blanc, décorée d'un ou deux dessins illustrant un texte créé par l'enfant, ou relevé dans un livre pour apporter une documentation précise,
Travail difficile pour les petits de 6e.
Difficile d'écrire en « script » nettement.
Difficile de manier l'encre de Chine.
Difficile de travailler proprement et sans fautes d'orthographe,
Et que dire des traits à tirer!
Tout un travail préparatoire a été effectué au cours de géométrie. N'est-ce pas là l'apprentissage du maniement des instruments de dessin réclamé par les Instructions officielles ? Lourd travail matériel avec des enfants si jeunes et qui se répartit sans difficulté entre ma collègue et moi.
Nous réalisâmes ainsi :
- une étude du mobilier, de la barque funéraire, des techniques d'embaumement ;
- une comparaison entre le mastaba, la pyramide, l'hypogée;
- les enfants comprirent l'importance du jugement des morts.
Une difficulté nous arrêta.. dans les croquis pris sur place, les enfants ne savaient pas dessiner les personnages. Notre professeur de dessin, alerté, leur fit étudier les proportions du corps humain. Des croquis de personnages vivants furent entrepris pendant ses cours. Puis elle réalisa, avec nos enfants, des reproductions de fresques. Il faut dire que les dessins étaient beaucoup plus beaux, beaucoup plus précis que ceux que nous obtenions : une technicienne était intervenue. Nous en fûmes rapidement les bénéficiaires. Avec nous aussi la qualité des dessins s'améliora.
Pourtant ces travaux, intéressants, mais fragmentaires, ne nous suffisaient pas, D'un commun accord, nous décidâmes de réaliser une chambre funéraire. Il fallut s'entendre sur l'échelle à adopter : le 1/10e nous parut raisonnable et le travail fut distribué. Qui modèlerait la momie ? Qui réaliserait quatre vases canopes ? Qui
serait assez habile pour animer le ka, le double ? Myriam avait relevé au Louvre une fausse porte qui prendrait place sur les murs de la chambre funéraire. Isabelle, qui participait au cours de tissage du jeudi, proposa de réaliser à l'atelier la bandelette. Pendant ce temps, masque funéraire, sarcophage momiforme, sarcophage cuve étaient réaiisés en cartoline, tandis que les murs étaient peints d'après documents. Quelle joie, quelle surprise, quelle prise de conscience aussi du monde clos des morts quand la maquette, collée sur le contre-plaqué et assemblée par notre bricoleur, fut mise en place au milieu de la classe !
C'était vraiment notre œuvre à tous !
Pendant ce temps, notre professeur de dessin avait entrepris un « collectif ». Il lui avait fallu trouver un document suffisamment grand et précis.
D'autres idées avaient jailli spontanément dans l'atelier de modelage : une barque funéraire, des bas-reliefs traités selon la technique égyptienne. Inspirés par nos travaux, les grands garçons avaient tourné et modelé des vases canopes plus fantaisistes, un jeu d'échecs aux personnages égyptiens avait été réalisé avec toutes les équipes.
Ce qui est encore caractéristique, c'est que l'on a appliqué -bien avant leur expression publique - les principes définis au colloque d'Amiens en 1968, surl'examen compréhensif et l'exploitation intelligente de tout ce qui nous parvient dans l'agression de l'actualité - et sur l'ouverture de l'école à tous ceux qui sont susceptibles, par leur richesse personnelle, leur expérience, de venir se prêter au dialogue, à l'échange que l'enfant réclame et auquel il a droit.
Ce qui oblige à la recherche de documents actuels : statistiques, brochures, photos, films, télévision éducative. Outre les voyages d'études, on utilise la correspondance interscolaire, la conférence illustrée, les enquêtes...
Ce sont des spécialistes qui sont intervenus dans ces dialogues et enquêtes. Une jeune aviatrice, lorsqu'il s'agissait des « déplacements des hommes »,. des instructeurs de « l'Aviation populaire » (notons que l'on a pu organiser un voyage aérien jusqu'au Touquet) - les militants et représentants de la Fédération nationale des Coopératives, del'Office central de coopération à l'Ecole -, des mandataires qualifiés des Institutions « européennes »... Paul-Emile Victor est aujourd'hui un vieil ami de la Maison - et nos grandes équipes ont bénéficié de la chance exceptionnelle d'une rencontre avec Daurat, l'animateur de l'Aéropostale.
Voici d'ailleurs la liste des organismes officiels ou non qui furent
touchés pour obtenir leur collaboration aux recherches et activités autour du Centre d'Intérêt : PROTECTION DE LA VIE.
L'Assistance publique. Le Haut Comité médical de la Sécurité sociale. Le Laboratoire de la Santé publique. L'Institut national de la Santé et de la Recherche médicale. Le Reclassement professionnel des travailleurs handicapés. La Société protectrice des Indiens. Le Service départemental de la Jeunesse et des Sports. Le Service national de Protection civile. La Société protectrice des animaux. L'Institut de médecine vétérinaire. Le Service de la protection des végétaux.
Et des réponses, des documents, des offres de collaboration parvinrent de :
L'hôpital Saint-Antoine. L'hôpital de la Salpétrière. L'hôpital Broussais. La Boulangerie de l'Assistance publique. L'Institut Pasteur. Le Service national de protection civile. La coopération sanitaire et sociale. Le Bureau pour le développement de la production agricole. Le ministère de la Jeunesse et des Sports. La Maison de la Jeunesse et de la Culture de Vincennes. Le Service de protection des végétaux. Les municipalités d'Antony et de Sèvres. La Sécurité sociale. La Mutuelle générale de l'Education nationale. Les Services sociaux des usines Renault. L'uvre : Connaissance du Monde...
Et le résultat dépassa tous les espoirs. Les élèves de 4e et de 3e assistèrent, à l'hôpital Broussais, du haut du viscope, à la fin d'une « opération à cur ouvert ».
Que cette énumération n'illusionne pas. Ce n'est jamais un répertoire de démarches banales. Et il ne suffit pas d'espérer pour réussir. On n'atteint pas toujours le collaborateur désiré, celui que l'on a sollicité peut être absent, indifférent, peu réceptif, peu disposé à déranger son strict horaire de travail. En 1946, le ministre de l'Education nationale, partisan des méthodes nouvelles, recommandait vivement, par circulaire officielle, aux professeurs du deuxième degré, d'animer aussi souvent que possible des « enquêtes », menées sur place par des équipes d'élèves. Un de mes amis s'empressa d'obéir à des instructions qui le passionnaient, et, ayant à son programme le fonctionnement des Services publics, il envoya des petits groupes de lycéens, avec un questionnaire, dans tous les ministères. On les reçut partout avec bienveillance
et complaisance... sauf au ministère de l'Education nationale où on les renvoya à leur professeur qui, « payé pour les instruire, ne devait pas compter sur les fonctionnaires des bureaux pour faire sa besogne... »
Dernièrement, j'étais invité à préparer une visite de jeunes étudiants au port de Gennevilliers. L'ingénieur-gestionnaire crut qu'il s'agissait de promener des petits garçons et des petites filles au milieu des machines, alors que les installations portuaires étaient encombrées par un trafic incessant. Je reçus une réponse correcte, mais négative. Je ne me décourageai pas. Je m'adressai à la Direction des Services. Je rencontrai un directeur qui non seulement autorisa la visite, mais encore me fournit une riche documentation et m'offrit l'aide d'un agent qualifié pour guider nos jeunes gens (1).
(1) On conçoit facilement que le rôle de la Directrice dans une Institution comme la Maison d'Enfants perd tout caractère administratif, bureaucratique et hiérarchique. En particulier, les prospections, les démarches, l'appel aux collaborations bénévoles imposent des initiatives et des activités incompatibles avec les routines ordinaires. Il faut des secrétaires « polyvalentes ». La plus ancienne, Mme Renée Ciboule, dans le n° du bulletin de mars 1969 éclaire par quelques souvenirs d'un passé vécu les précieuses entreprises marginales. Particulièrement, la « pêche» aux collaborations bénévoles.
On apprendra, en lisant son article, que :
Paul-Emile Victor est devenu familier de la Maison à la suite de la demande impertinente d'un grand garçon, déçu par l'insuffisance des commentaires sur les expéditions polaires ; ( * cf.note)
Les Volontaires du Progrès avaient organisé un stage de formation dans des baraquements situés près de la Maison, dépourvus de toute installation sanitaire. « Vous pourrez utiliser nos douches, dit la Directrice, si vous nous faites bénéficier de vos causeries. »
La découverte d'un bureau dans les couloirs d'un ministère - une lettre du Sénégal indiquant des adresses bretonnes d'agronomes et de militants agriculteurs - la consultation de l'annuaire du téléphone - et la mise à contribution sans discrétion ni pudeur de vieux camarades, ou de nouveaux amis, retrouvés par hasard ou entrevus au cours de brèves rencontres, tout peut provoquer l'ouverture d'une voie nouvelle vers l'intérêt choisi. Si toutefois, on est vraiment décidé à l'atteindre.
*note du webmaître |
Il s'agit de Jean Leopold, qui, le 17 mars 1949 se présenta à Paris dans les bureaux des expéditions polaires et rencontra Paul-Emile Victor. Ce fût le début d'un certain nombre de visites, d'exposés, de projection de films par Paul-Emile Victor et son équipe à la Maison de Sèvres. La précision de la date vient de ce qu'elle correspond à la date du décès brutal de notre père à 40 ans, épuisé par les privations. Militant anti-nazi dès 1933, interné par le régime de Vichy en 1939, recherché par la Gestapo, arrêté sous une fausse identité par la Gestapo de Marseille et relâché, il participa durant toute la guerre à la Résistance et dirigea des actions d'aide du Don Suisse, aux populations sinistrées de Fives-Lille, Saint-Dié et Saint-Lô après la libération. |
Cependant, ce qui me paraît le plus fécond dans les expériences de la Maison de Sèvres, c'est cette utilisation du Centre d'Intérêt, non comme point fixe d'un cercle strictement clos, mais comme générateur de lignes multiples qui, en cours de route, peuvent s'infléchir et s'écarter de l'axe primitif.
C'est ainsi que l'on peut aller de découverte en découverte, élargir le plus possible le domaine des acquisitions et des activités.
J'ai déjà commenté de ce point de vue les multiples prolongements du Centre d'Intérêt : le besoin de se nourrir. Je fus chargéde dresser sur ce thème un plan d'études, par une causerie radiodiffusée en avril 1967. Je n'ai pas le droit d'en publier ici le texte enregistré. Mais je puis préciser les étapes du processus.
Partir... du poisson (ou de la boîte de conserves) posé sur la table familiale, un vendredi de carême et aboutir au faubourg Poissonnière et même au suicide de Vatel - repérer les boucheries hippophagiques, après avoir évoqué avec émotion les chevaux de fiacre du port Saint-Nicolas... c'était déjà une introduction un peu paradoxale.
Au départ, il faut peut-être négliger l'ordinaire, le quotidien, au profit de l'exceptionnel et de l'insolite. Par exemple: la préparation d'un pique-nique dominical; l'interdiction de porter du pain dans une Maison d'enfants juive - au reste très hospitalière - pendant la Pâque; la difficulté de nourrir un chauffeur musulman, ou un accompagnateur végétarien.
Nous avons sans doute utilisé les films projetés à la Maison de
Sèvres... les émissions radio-télévisées, les contacts dirccts avec des explorateurs. Paul-Emile Victor racontant, avec une verve étincelante, ses études scientifiques en terre Adélie, dut insister sur les nécessités alimentaires dans ces pays du froid...
Naturellement, nous n'oublions pas des observations physiologiques, psychologiques, zoologiques. N'est-il pas intéressant de noter que, sans la tutelle bienfaisante du « zoo », l'animal libre semble capable d'équilibrer sa nourriture, selon les nécessités de l'espèce. Le choix est-il commandé par une sorte d'intelligence inférieure déterminant des tendances salutaires ?
On a composé des menus variés... sans oublier les débauches gastronomiques compensées souvent par les tristes pénitences des curés estivales.
Le biologiste L. Bounoure a fort bien analysé le comportement de l'animal affamé qui, après « avoir mobilisé ses réserves »- grâce peut-être à la fonction glycogénique du foie - n'ayant pu satisfaire suffisamment son organisme, part en quête d'une proie. On peut questionner les élèves qui n'ont pas connu la faim, mais qui connaissent les tiraillements de l'estomac, dans l'attente du repas.
La préparation des repas nous permet sans doute d'opposer la saine cuisine familiale à cette « chimie alimentaire » déjà dénoncée par Voltaire.
Et sur l'évolution de la nourriture, on consultera avec profit l'excellent livre de Germaine et Georges Leblond : Histoire pittoresque de notre alimentation.
Nous sommes naturellement amenés à définir et décrire les « carences alimentaires ». Nous évoquons les restrictions de la guerre de 1940 à 1945. Un texte de Georges Duhamel, écrit en 1942, expose les performances accomplies à cette époque par une mère de famille parisienne. On sait que des générations entières d'enfants et d'adolesct;ùts ont longtemps subi les séquelles du rationnement de cette époque. Nous pouvons aussi nous pencher sur la sous-alimentation dans les camps de déportation - ce qui, par une déduction fatale, nous conduit aux carences..alimentaires dans les pays sous-développés.
Bien entendu, on peut signaler les promenades de nos petits dans les jardins, les champs, les prés, les fermes et les basses-cours de l'Ile-de-France
Et nous passons de la salle à manger à la cuisine pour nous
arrêter sur le Frigidaire, symbole avec l'auto et la télévision, de la promotion sociale des familles ouvrières. Nous avons déjà. signalé nos discriminations entre les produits indigènes et les produits exotiques.
Nous voulons cependant localiser et approfondir. Par la Fédération des Coopératives, nos enfants ont prolongé leurs observations aux Halles ou à Rungis, dans une boucherie coopérative, un entrepôt, un super-marché, une coopérative agricole, un laboratoire de contrôle. Ils ont pu suivre, de visu, toutes les opérations de transformation et de fabrication, allant du fruit à la purée de fraises. Et, au cours de leurs voyages, ils eurent l'occasion d'observer des organismes de distribution et de vente de tous les produits alimentaires.
Des conférences filmées sur l'Egypte, le Sahara, le pays des Pygmées, on a tiré de pittoresques notations sur des particularités alimentaires
Et nous n'oublions pas la collaboration des Volontaires du Progrès et du Service d'information des Communautés européennes.
On ne se défend pas d'éveiller chez les enfants et les adolescents une dynamique insatisfaction, peut-être une salutaire inquiétude. Et si nos escapades géographiques peuvent les émouvoir, par la comparaison de leur aisance relative et de la misère d'immenses masses- nos escapades historiques peuvent leur prouver l'ampleur des progrès réalisés.
On s'amusera sans doute à l'histoire du pain, de la pomme de terre, des cultures maraîchères, des produits exotiques. On s'intéressera au prodigieux développement de la « conserverie » et de toutes les industries alimentaires (on demandera même au grand-père ses souvenirs sur le singe des poilus de 1914). On notera les différences de régimes selon les ordres et les classes sous l'Ancien Régime. Henri IV pouvait promettre la poule au pot hebdomadaire à des paysans qui, jusqu'au XVIIIe siècle, ne mangeaient de viande que lors de rares festivités - tandis que la liste des plats servis à la table de Louis XIV épouvanterait un Gargantua moderne.
Mais il est une fort curieuse étude à entreprendre sur les changements de sens de termes familiers : bouchers, viande, soupe, potage, déjeuner, collation, etc. La sémantique nous éclaire aussi sur la filiation de : pain à panier, à compagnon, à copain, à apanage ; de chair à s'acharner ; de sel à salaire. Sans négliger l'étude des
corps de métiers : des talmeliers devenus les boulangers soumis au Grand Panetier du roi - des poulaillers, oyers, rôtisseurs, cuisiniers, taverniers, regrattiers, en conflits permanents - des bouchers aux étaux héréditaires dont la richesse est symbolisée par notre tour Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
La littérature inspirée par ce besoin est assez connue, quoique abondante. Il y a sans doute Rabelais, les fresques de Zola dans Le Ventre de Paris, les humbles de Charles Dickens passant de la pénurie endémique à l'épopée gastronomique du Noël londonien - la tragédie de la faim chez Knut Hamsun, de la soif chez Antoine de Saint-Exupéry.
Et aux farces et moralités médiévales, on peut ajouter l'adorable Mangeront-ils ? de Victor Hugo, pièce posthume de son Théâtre en liberté.
Inutile aussi d'insister sur l'intervention des mathématiques dans l'analyse des budgets familiaux, les pourcentages des dépenses alimentaires, les courbes de production et de consommation, etc.
Ce qui évidemment devait provoquer de grands développements et une action de solidarité, c'est le problème de la faim dans le monde. Nos enfants ont plongé dans la réalité infernale du Brésil ou de l'Inde.
Là encore, l'Histoire nous instruit, nous édifie et nous encourage. Nous connaissons à peine l'effet des famines du Moyen Age. Albert Mathiez nous a instruits sur la disette parisienne sous la Révolution française, principale cause de la Terreur jacobine. On n'insiste pas assez sur le rôle de mauvaises récoltes dans le déclenchement des Révolutions de 1789 et de 1848.
En fait aujourd'hui on est informé sur ce que Josué de Castro appelle la « géopolitique de la faim ». Mais si l'on avait connu avec précision les famines en Chine et dans l'Inde, dans le premier quart du siècle, si atroces que soient encore les réalités présentes, on apprécierait, malgré tout, les progrès réalisés.
L'Europe n'était pas épargnée au XIXe et même au XXe siècle - et pas seulement pendant les guerres. En 1846, un parasite, ayant détruit la pomme de terre irlandaise, causa la mort d'un million d'individus (sur cinq millions d'habitants) et provoqua le départ vers les Etats-Unis de ces émigrants que l'on retrouve dans le roman de Margaret Mitchell... dont les descendants conduisent les taxis de New York. .
Nous récitions dans notre toute jeunesse des vers plus généreux
d'inspiration, qu'harmonieux dans leur forme, du bon Maurice Bouchor, s'adressant au pain des hommes :
Dis-nous qu'il faut toujours avoir faim de justice...
Toi, dont le pauvre a toujours faim.
Et lorsque se pose avec tant d'acuité le problème des peuples sous-alimentés, parce que sous-développés, on peut entendre la phrase qui conclut le beau film "Monsieur Vincent", où le saint représenté par Pierre Fresnay dit à une de ses filles :
Fais-toi pardonner le pain que tu leur donnes !
J'aboutis difficilement à une conclusion que je voudrais chargée de regrets et d'humilité. En fait, si j'ai exposé quelques expériences personnelles, j'ai surtout exploité les résultats obtenus en vingt-sept ans à la Maison d'Enfants de Sèvres, où ma présence reste marginale. Je n'ai jamais enseigné dans une classe de transition. Mes dernières fonctions de conseiller pédagogique m'ont conduit dans des classes de fin d'études primaires et aussi dans des classes d'inadaptés et d'handicapés - dans des écoles de perfectionnement.
Je n'ai pas lu les instructions de 1963, de 1968, de 1969 et les derniers discours ministériels comme on reçoit un message providentiel. Je n'y ai rien trouvé qui puisse m'initier et m'instruire, et avec ce qui y semble insolite et audacieux, j'étais depuis longtemps familiarisé.
Mais un double motif a déterminé mon intervention dans ce domaine. D'abord l'institution même de la transition, quelle qu'en soit l'expression administrative, satisfait une de nos plus vieilles revendications sociales. Elle brise, définitivement espérons-le, cette sélection - toujours arbitraire et foncièrement injuste - entre une élite progressivement épurée et une masse qui subit la malédiction de l'échec scolaire.
En affirmant la nécessité de ces « transitions », on rompt brusquement avec un système à structure pyramidale dont le sommet semble totalement indépendant de la base.
Surtout, cette mise en place des disciplines d'éveil consacre une pédagogie qui s'évade des servitudes des programmes, emplois du temps, spécialisations...
Elle détruit l'uniformité imposée par des niveaux scolaires arbitrairement fixés. Elle admet la discordance dans les rythmes d'évolution individuelle de nos enfants. Elle réduit à un rôle négligeable
l'exposé magistral. Elle supprime la « mémorisation mécanique », les notes, les sanctions, les épreuves, les classements, les palmarès. Elle change radicalement la valeur de l'interrogation, en inversant son sens ; n'allant plus du maître à l'élève pour assurer un contrôle, mais de l'élève au maître pour satisfaire une curiosité. Enfin, elle reconnaît la primauté de l'action, elle subordonne le travail scolaire aux impératifs de l'uvre à accomplir, qu'elle soit individuelle ou collective.
J'aimais, dans mes promenades historiques, à comparer la colonnade du Louvrè à la façade occidentale de Notre-Dame. Là, la perfection est atteinte, il est difficile d'imaginer une uvre plus harmonieuse, mieux équilibrée. Ici, au contraire, on a violé volontairement toutes les règles de la symétrie ; on a multiplié les éléments superflus, les précautions architecturales inutiles, on a improvisé selon les nécessités, au fur et à mesure de la construction; on a ajouté un linteau supplémentaire au portail Saint-Jean, parce que, au départ, on avait mal calculé les rapports entre les éléments. Mais là cette perfection, si elle provoque mon admiration, ne touche guère ma sensibilité. Ici ce désordre, parfois ce fouillis, sent l'uvre humaine qui jamais ne s'achève, et les personnages de tous les groupes portent des têtes aussi familières que les motifs naturels inscrits dans les bas-reliefs... les imagiers anonymes nous ont peut-être laissé leurs propres figures à la place de signatures impossibles ou interdites.
Je reconnais sans aucune gêne que les vieilles méthodes pédagogiques, traditionnelles, sont parfaitement efficaces, si l'on veut obtenir des cahiers parfaitement tenus, des opérations parfaitement exactes, des leçons parfaitement sues, des rangs parfaitement alignés, de bons élèves parfaitement dociles. Mais ce qui m'émeut dans l'école active à tous les âges, pour tous les degrés, dans la pratique des disciplines d'éveil, c'est que, malgré les déchets, les pertes de temps et de matière, les inégalités dans les résultats, les insuffisances dans les acquisitions et les profits, l'intrusion difficile à éviter d'une agitation toujours irrégulière, parfois désordonnée... j'y retrouve une humanité, que ses imperfections mêmes condamnent au progrès, une humanité qui n'achèvera jamais ce qu'elle a entrepris... j'y vois des enfants qui construisent librement chaque jour leur « personne » sans jamais atteindre ce qu'ils voudraient être -, des enfants que nous aurons éduqués non pour qu'ils nous copient ou nous suivent, mais pour qu'ils nous dépassent en nous oubliant.
Voici à titre indicatif quelques-uns des Centres d'Intérêt et des thèmes choisis, depuis vingt ans, par l'équipe de la Maison d'enfants de Sèvres.
Observations, visites, enquêtes, travaux, discutés chaque année, au cours de séances d'information publiques.
(Un essai de bilan a été publié dans le bulletin n° 29, mars 1969, des « Amis de la maison de Sèvres ~. On y trouvera les comptes rendus de toutes les expériences scolaires et pédagogiques réalisées dans la Maison rédigés par les responsables.)
Comment comprendre et étendre la notion de milieu :
Des jardins de nos enfants aux parcs et jardins de l'Ile-de-France.
Des jardins à l'agriculture (en France, dans d'autres pays ; de l'antiquité à nos jours).
Le Travail :
La soie : ses légendes; ses voyages; l'historique de sa fabrication.
La laine : ses légendes; ses voyages; l'historique de sa fabrication.
La maison : la maison des petits; notre nouvelle école ; une ferme en Beauce; un appartement moderne; demeures du passé; l'hôtel de Cluny; le salon d'une précieuse, vieilles maisons de Sèvres, Trianon.
La Seine : en Champagne, en Normandie, en Ile-de-France. De Sèvres à Troyes, de Sèvres à Rouen et à la mer. La Seine et ses méandres; quelques ports fluviaux et maritimes sur la Seine et la Manche; organisation économique moderne, techniques modernes.
L 'homme construit de tous temps, en tous lieux :
Autour de la Maison de Sèvres; dans une petite commune de la Seine-et-Oise : Saint-Yvon; dans une cité moderne: Massy-Antony; hors de la cité; la maison rêvée.
Pour abriter ses dieux, ses gouvernements, ses institutions : Angkor ; Saint-Julien-le-Pauvre ; Vézelay ; la Sainte-Chapelle ; château de Vincennes ; le Louvre : Lauzun; le Palais de l'U.N.E,S.C.O., etc.
Coopérer :
A l'école: apprentissage de la coopération.
Hors de l'école : la coopérative de consommation; un mouvement coopératif agricole; un mouvement coopératif ouvrier de production; un grand quotidien coopératif régional. Aperçu de coopération internationale.
Connaître et comprendre l'homme de notre temps :
Confrontations de quelques civilisations contemporaines : (tribus indiennes d'Amérique du Sud ; expéditions au Groenland ; Nouvelle-Guinée).
A la conquête de l'air : musée de l'Air ; musée des techniques ; aéroport d'Orly ; le Bourget ; l'Aéropostale ; voyage en avion: Paris-Le Touquet.
Jeu dramatique: Terre des Hommes de Saint-Exupéry.
De la coopération à la communauté : voyage d'étude de Paris à Strasbourg et au Luxembourg ; l'Europe des Six... et des quinze; réalisation du conseil de l'Europe et de la C.E.C.A. ; les Aciéries de Dudelange.
A la découverte du travail des hommes :
Un combat-séculaire: celui de l'homme et l'eau.
Pour l'eau (indispensable à la vie).
Contre l'eau (agent de contamination) ; les égouts ; station d'épuration.
Avec l'eau (source d'énergie et moyen de communication, ressources de la mer) ; voyage d'étude de 8 jours en Hollande.
L'homme sur pistes et routes : une nouvelle voie à travers le vieux Sèvres; sur la route de Compiègne avec les camionneurs des Coopérateurs; la future autoroute de Normandie.
Défense et protection de la vie à travers le monde, à travers le temps).